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Actualité(s) du Traditionalisme Catholique

31 août 2016

[Jean-Claude Escaffit et Robert Ackermann - la Croix] Mgr Lefebvre : un pas de plus vers la rupture. - 6 000 personnes à Lille

SOURCE - La Croix - 31 août 1976

Par Jean-Claude Escaffit et Robert Ackermann, envoyés spéciaux à Lille

Déjà plus d’une heure avant la messe une longue file de fidèles, missel à la main, se dirige vers l’entrée du Palais des Sports de la Foire de Lille, Un nombre impressionnant de journalistes (plus de deux cents) les y attendent. Caméras, micros et appareils photo balaient l’air.

Lille est devenue un peu artificiellement le rendez-vous de la presse internationale. Des policiers en civil procèdent discrètement à la fouille de quelques « suspects ».

À l’intérieur, un immense rideau blanc barre sur toute la largeur ce vaste hall qui n’a sûrement pas été prévu pour ce genre de manifestation. Un autel dressé sur une estrade y est en quelque sorte adossé.

Derrière, une sacristie de fortune a été improvisée avec quelques paravents. Mgr Lefebvre y sera véritablement mitraillé par les photographes. Ici et là, dans les coins, des prêtres, portant soutane et surplis, confessent.

Alors que la foule emplit à flot continu les gradins disposés de part et d’autre, ainsi que les chaises du milieu, un jeune prêtre fait réciter le chapelet.

Une salve d’applaudissements salue l’entrée de Mgr Lefebvre en fin d’un cortège qui va parcourir les travées, aux accents du Tu es Petrus réservé aux messes pontificales.

La chorale entonnera tout à tour les Kyrie et Gloria…

Revêtu d’une chasuble carrée, d’origine romaine, l’ex-archevêque-évêque de Tulle célèbre alors la messe, entouré de jeunes prêtres et séminaristes d’Ecône, ainsi que d’autres prêtres comme Mgr Ducaud-Bourget et l’abbé Coache.

L’homélie va être incontestablement le point culminant de cette célébration. D’une voix claire, sans écart excessif dans le ton, il va entreprendre, sans notes, une longue déclaration. Il sera interrompu à plusieurs reprises au détour de phrases qui font mouche, par des applaudissements nourris. Mais il sera aussi interrompu par un contradicteur qui lui lancera « Heureusement que tous les chrétiens du Nord ne sont pas d’accord avec vous ». Le perturbateur sera expulsé rudement par le service d’ordre.
Militants ou curieux ?

Mais qui sont ces 6 000 personnes ? S’il y a des personnes d’âge mûr, il y a incontestablement beaucoup de jeunes, des couples avec de jeunes enfants. Un public familial en somme.

Sont-ils tous acquis à Mgr Lefebvre ? Combien de curieux ? S’il y en avait incontestablement, il est très difficile de dire combien.

Des sympathisants plus que des militants en tout cas, car tous étaient loin d’être comme ces jeunes aux cheveux courts, arborant une fleur de lys, à qui j’ai demandé : si le Pape excommunie Mgr Lefebvre, vous le suivrez ? « Comme le Pape est vraisemblablement franc-maçon, excommunié de fait », m’ont-ils répondu.

En fait, beaucoup de gens venus ici ressentaient un malaise diffus : « J’en ai ras le bol de cette Église », ai-je entendu souvent. La cause ? Une liturgie tâtonnante et des sermons politisés.

Un certain nombre d’entre eux sont comme cet homme, d’un certain âge qui m’a dit : « Je ne veux pas manquer cet événement et j’aime le latin. » – À propos, vous savez que le latin n’est pas interdit par l’Église ? – Ah bon !

[François Bernard - La Croix] Le drame de Mgr Lefebvre

SOURCE - François Bernard - La Croix - 28 juillet 1976

Le refus de Mgr Lefebvre ne porte pas seulement sur des formes extérieures comme les textes de la liturgie ou la langue dans laquelle elle est célébrée. Le refus de la « messe de Paul VI », l’attachement à la « messe de saint Pie V » célébrée en latin, sont l’expression d’un refus plus fondamental portant sur les enseignements du Concile lui-même, sur les réformes postconciliaires, sur les orientations données à l’Église par le Pape et les évêques. C’est en fait « l’autorité d’aujourd’hui qui est refusé au nom de celle d’hier », comme le disait Paul VI dans l’allocution aux cardinaux du 24 mai.

La gravité de la situation créée par Mgr Lefebvre provient de ce qu’il est évêque et qu’il a donc la possibilité de donner naissance à une Église en dehors de la communion avec Rome, en ordonnant des prêtres et en consacrant d’autres évêques. Après les ordinations du 29 juin dernier, accomplies malgré l’interdiction formelle et réitérée du Pape et les interventions personnelles faites auprès du supérieur d’Ecône, un tel risque commençait à prendre une forme concrète et rendait inévitable la sanction rendue publique samedi.

Autour de la nouvelle de la suspension de Mgr Lefebvre, la plupart des commentaires ou points de vue publiés dans la presse montrent que les réactions de l’opinion semblent s’orienter dans deux directions. Ou bien on met l’accent sur la question des formes liturgiques et en particulier de l’usage du latin. Ou bien on met en relief le contraste entre les deux courants opposés qui contestent le Pape et les évêques, l’un au nom de la tradition en rejetant le concile Vatican II, comme Mgr Lefebvre, et l’autre au nom de l’avenir en invoquant, au contraire, le Concile.

Dans le premier cas, réduire le débat à des questions de formes extérieures et surtout à la question de la langue liturgique, risque de le rendre parfaitement incompréhensible. En réalité, comme le dit la constitution de Vatican II, la célébration de la liturgie, et d’abord de la messe, est à la fois le point de départ et le point d’arrivée, la source et le sommet de toute la mission de l’Église, qui est de porter l’Évangile aujourd’hui dans le monde. L’attitude de Mgr Lefebvre rentre exactement dans la logique de ce principe : sa contestation de la réforme liturgique postconciliaire signifie un refus radical et global de l’orientation pastorale donnée par Vatican II et de l’application qu’en a faite Paul VI.

Dans le second cas, lorsqu’on centre le débat sur l’antagonisme entre « conservateurs » et « progressistes », on voit sans doute plus facilement que l’enjeu est la mission de l’Église. Mais on risque de donner une idée réductrice de cette mission et on risque davantage encore de méconnaître ce qu’est la réalité concrète de l’Église aujourd’hui en n’y voyant que des affrontements stériles, et en exagérant le nombre de ceux qui dévient jusqu’aux extrêmes.

On peut se référer ici au discours de Paul VI aux cardinaux, le 24 mai, qui comportait trois volets. Après avoir fait sévèrement le procès de Mgr Lefebvre, il avait tenu à réprouver avec la même fermeté l’attitude de ceux qui en viennent à déformer la liturgie, la doctrine et la morale ou à réduire la vie de la foi à une action politique, tout en soulignant qu’ils sont peu nombreux. Mais il avait commencé par dire sa joie pour la vitalité de l’Église, les signes d’un renouveau de la vie spirituelle, l’engagement croissant de tant de chrétiens dans une solidarité profonde avec les pauvres, la renaissance des vocations sacerdotales et religieuses dans divers pays.

Un autre aspect paraît laissé dans l’ombre par les commentaires : c’est le caractère international de l’entreprise de Mgr Lefebvre. Des communautés liées à Ecône se sont créées en divers pays d’Europe et aux États-Unis. Il existe de fortes différences, à travers la diversité des situations, et chaque épiscopat devra trouver la ligne pastorale adaptée.

Dans le contexte français, Mgr Etchegaray en indiquait une, au cours de l’interview donnée à la Croix, le 30 mars dernier. Pour « guider des courants divergents », disait-il, de telle sorte que les chrétiens soient aidés à vivre leur foi, « nous avons besoin de communautés diversifiées, surtout dans le monde urbanisé ; mais toutes doivent s’enraciner dans la vraie tradition de l’Église ». Et il indiquait deux conditions : la solidité doctrinale des animateurs et la communication entre ces communautés.

Au cœur de la vraie tradition catholique se trouve le nœud qui lie, indéfectiblement, l’Évangile et l’Église rassemblée autour du Pape et des évêques. Sur ce point, l’histoire lointaine ou récente est pleine de témoignages d’une fidélité dont donnèrent encore l’exemple, en France, Marc Sangnier et ses compagnons démocrates du Sillon et ensuite beaucoup de ceux qui se sentirent atteints par la condamnation de l’Action française. On pourrait citer aussi tant de pionniers l’œcuménisme, du renouveau liturgique, pastoral, théologique, et relire l’admirable Méditation sur l’Église écrite, dans l’épreuve, par le P. de Lubac.

Mais dans le fracas de l’événement, la révolte est spectaculaire tandis que la fidélité ne l’est pas, et d’autre part, dans la situation actuelle, des intérêts politiques peuvent facilement influer sur les polémiques et empoisonner les débats. C’est encore une réalité dont il faut tenir compte pour comprendre les remous de l’opinion et chercher à les éclairer. Le risque est grand de voir les vraies questions défigurées et réduites à des mesquineries, avec pour résultats d’augmenter encore le nombre de ceux qui quittent l’Église en silence et sur la pointe des pieds.

[Jean-Claude Escaffit et Robert Ackermann - la Croix] Paul VI : «Une attitude de défi, un cas regrettable»

SOURCE - La Croix - 31 aout 1976
Par Jean-Claude Escaffit et Robert Ackermann, envoyés spéciaux à Lille

Paul VI a invité dimanche les sept mille Italiens et étrangers, réunis à Castel Gandolfo pour l’Angelus, ainsi que tous ceux qui l’écoutaient à la radio, à unir leurs prières à la sienne. Il
faut prier, a-t-il dit, « pour la concorde, l’unité et la paix à l’intérieur de l’Église », afin qu’« elle soit toujours fidèle au désir suprême du Christ qui l’a voulue à la fois une et catholique, comme une communion universelle de fidèles vivant dans la même foi et dans la même charité ».

Le Pape a attribué à ce moment de prière, au moment où Mgr Lefebvre célébrait la messe à Lille, une signification précise : « Ce moment, a-t-il déclaré, doit confirmer en nos consciences l’adhésion ferme et filiale à notre Église troublée et déchirée à présent par différents cas de contestation qui tendent à soustraire leurs promoteurs et leurs adeptes à la vraie solidarité ecclésiale. Il s’agit d’une contestation qui tend aussi à les pousser sur les voies fuyantes d’opinions personnelles, dispersives et destructives de la famille unie, authentique et unique du Christ. »

Paul VI, sans citer le nom de Mgr Lefebvre, a poursuivi : « Un de ces cas douloureux et maintenant le plus grave – inutile de le cacher – est celui d’un de nos frères dans l’épiscopat que nous avons toujours estimé et vénéré. Malgré nos exhortations, il a commis une grave infraction à une loi de l’Église en conférant indûment ces ordinations sacrées. Il a encouru ainsi la suspension de l’exercice des facultés sacerdotales prévue par le Code de droit canonique. »

« Cependant, a dit encore le Pape, nous apprenons que ce frère, dans une attitude de défi envers ces clés mises dans nos mains par le Christ, veut s’arroger le droit célébrer des actes de culte et de ministère sans la réconciliation préalable, due et attendue, avec l’Église de Dieu. »

« Nous sommes très peinés et, certainement, vous aussi », a ajouté le Pape, s’écartant du texte officiel diffusé par la salle de presse du Vatican. « Mettons ensemble ce cas regrettable au cœur de notre prière avec un humble espoir. C’est une occasion pour nous de vous répéter, à vous, fils bons et sensibles aux amertumes qui affligent la sainte Église, combien il est nécessaire de renforcer notre véritable sens de l’Église, sans nous laisser déprimer par les exemples, aujourd’hui malheureusement fréquents, d’attitudes incorrectes à son égard. »

« Il faut que notre amour pour l’Église, a dit encore le Pape, revenant au texte officiel, augmente en suivant la ligne dans laquelle le Christ l’a aimée jusqu’à se sacrifier pour elle. C’est-à-dire, a conclu Paul VI, jusqu’à lui être fidèle, au milieu du tumulte de l’histoire, avec la conscience profonde de ce qu’elle est dans le dessein divin et avec une force d’âme généreuse et cohérente. »

[La Croix] Le refus du Concile - L’éditorial de Jean Potin

SOURCE - Jean Potin - La Croix - 31 août 1976
La messe célébrée, hier, à Lille, a consommé la rupture de Mgr Lefebvre avec l’ensemble de l’Église catholique. Le schisme existe de fait maintenant, même s’il n’est pas exprimé par une excommunication solennelle. C’est un drame pour l’Église, une souffrance pour chaque chrétien, car toute division est une atteinte à l’amour et à l’unité que le Christ a voulus entre ceux qui croient en lui.

Le discours que Mgr Lefebvre a prononcé au cours de cette messe a clairement manifesté le sens qu’il donnait à sa rupture avec le Pape et l’ensemble des évêques. Certains catholiques ont
pu penser que le mouvement lancé par lui visait simplement à restaurer le latin dans la liturgie, à redresser les abus commis par certains prêtres au nom de la réforme liturgique voulue par le Concile, à freiner l’engagement, à gauche d’une trop grande part du clergé. C’est pourquoi beaucoup avaient accueilli avec satisfaction son entreprise d’assainissement de l’Église. La hiérarchie devra tenir compte de cette aspiration qui s’est exprimée ces jours derniers dans l’ensemble du peuple chrétien.

Mais le discours de Mgr Lefebvre reprenant des déclarations antérieures et la dernière lettre qu’il avait adressée au Pape le 17 juillet, aura permis de découvrir la raison profonde de sa rupture avec Rome. Ce qu’il conteste et rejette, c’est la totalité du Concile, qui serait la négation de vingt siècles de christianisme, et une œuvre encore plus pernicieuse que la Révolution française

Nous ne pouvons pas développer ici les implications politiques de ces prises de position, la nostalgie des États catholiques, le refus de la démocratie, l’encouragement de fait à certaines formes de fascisme. Mgr Lefebvre veut lier l’Église aux courants politiques d’extrême droite, en même temps qu’il reproche à des prêtres de soutenir la gauche. Il crée à nouveau la confusion entre le temporel et le spirituel, cette confusion qui a fait tant de mal à l’Église et qui souvent l’a détournée au cours des siècles de sa mission spirituelle.

Mgr Lefebvre rejette le Concile dans sa totalité. Il l’accuse d’avoir fait capituler l’Église devant le monde moderne. Certes, il sera toujours difficile aux chrétiens d’être dans le Monde, sans être du monde, c’est-à-dire sans se compromettre avec le péché omniprésent. Mais c’est aux hommes d’aujourd’hui, marqués par une histoire, une culture, que l’Église doit faire découvrir la personne du Christ et annoncer l’Évangile. Telle a été la visée fondamentale du Concile.

Il a voulu faire entrer l’Église dans le dynamisme d’une histoire humaine qui est appelée à s’insérer dans la volonté d’amour de Dieu pour tous les hommes. Il appelle tous les chrétiens à participer à cette œuvre, et c’est pourquoi le Concile définit l’Église comme Peuple de Dieu, et non plus comme une société pyramidale où la base n’aurait qu’à être passive. Le Concile n’a pas ouvert une route facile, il est exigeant et cette exigence s’adresse à tous.

La réforme liturgique a cherché à répondre aux besoins actuels de l’Église. La nouvelle liturgie est plus exigeante que l’ancienne, car elle ne veut pas s’adresser seulement au cœur, elle veut
aussi éclairer l’intelligence, car la liturgie est aussi une catéchèse. D’abord en s’exprimant dans la langue de tous les jours. Mais aussi en faisant connaître les textes essentiels de l’Écriture, de l’Ancien et du Nouveau Testament. Le retour à l’Écriture est un des points essentiels de l’aggiornamento voulu par le Concile qui a promulgué précisément une constitution dogmatique sur la Révélation.

Il se pourrait que la nouvelle liturgie soit froide, trop intellectuelle. Mais elle n’est encore qu’à ses débuts. Il a fallu plusieurs siècles pour constituer le répertoire grégorien ; on doit avouer que tous les morceaux dans celui-ci n’étaient pas de la même qualité. Pourquoi dénigrer systématiquement tous les essais actuels, pourquoi ne pas plutôt les encourager ?

Ce sont les évêques du monde entier autour du Pape qui ont donné à l’Église les textes conciliaires pour qu’ils éclairent sa marche. L’Esprit Saint parle à travers eux, et il s’adresse aux Églises du monde entier. Le schisme, au contraire, est toujours repliement sur soi-même, il oublie que le Christ est venu pour tous les hommes.

L’Église est plus vaste que notre civilisation gréco-latine, qui n’est présente que sur un espace restreint du vaste univers et qui ne sera qu’une étape provisoire dans le développement de l’esprit humain. Comment en faire le point définitif et culminant ? L’Église au cours de son histoire a dû affronter à plusieurs reprises de nouvelles cultures. Et c’est bien une nouvelle culture qu’aujourd’hui elle doit évangéliser.

30 août 2016

[Paix Liturgique] Cardinal Sarah: «Les Pères du Concile ne vinrent pas à Rome, en octobre 1962, dans l’intention de produire une liturgie anthropocentrique»

SOURCE - Paix Liturgique - Paix Liturgique - lettre n°559 - 30 aout 2016

Tout au long de ce mois d'août, nous avons publié, sous forme de feuilleton, la très importante conférence prononcée le 5 juillet 2016 à Londres par le cardinal Robert Sarah, Préfet de la Congrégation du Culte divin et de la Discipline des sacrements, en ouverture des journées Sacra Liturgia 2016, présidées par Mgr Dominique Rey, évêque de Fréjus-Toulon. 

Comme séance de rattrapage pour les vacanciers et comme rappel utile pour nos lecteurs réguliers, nous vous proposons une sélection de citations marquantes issues de cette allocution qui, comme son intitulé l'indique (1), entend constituer un programme pour la mise en œuvre authentique de la réforme liturgique issue de Vatican II, y compris au moyen d’une « réforme de la réforme », dans le respect de la tradition de l'Église et en accord avec la mission confiée par le Pape François au cardinal Sarah. Nous vous les proposons en respectant le déroulé de la conférence du Cardinal :
  1. « Qu’est-ce que la sainte liturgie ? », réflexion sur l’esprit de la liturgie ;
  2. « Qu’elle était l’intention liturgique des Pères du Concile Vatican II ? »application d’une herméneutique de continuité à la Constitution conciliaire sur la liturgie ;
  3. « Qu’est-il advenu du projet liturgique conciliaire ? », évaluation du travail de réforme qui a suivi et des multiples abus ;
  4. « Comment avancer vers une mise en œuvre authentique de Sacrosanctum Concilium dans le contexte actuel ? », avec un énoncé de principes de mise en œuvre ;
  5. et, enfin, l'appel à tous les prêtres à célébrer, à partir du 1er dimanche de l'Avent 2016, vers le Seigneur.
Comme nous l'écrivions, ce texte, qui se situe dans la ligne de l’Entretien sur la foi de Joseph Ratzinger (Fayard, 1985) et de toute son action comme cardinal puis comme pape, a assurément une portée historique dans le déroulement de l’après-Concile avec, chez le disciple, une détermination qu’on ne trouvait pas toujours chez le maître. Le cardinal Sarah, dans la droite ligne de Benoît XVI, applique au texte conciliaire sur la liturgie une « herméneutique de continuité ». Le problème habituellement débattu à ce propos est de savoir si la réforme opérée par Paul VI était ou non dans la ligne de Sacrosanctum Concilium (2). Ce n’est pas ici le propos du cardinal Sarah, qui ne cherche pas, pour sa part, à lancer en 2016 une sorte de « bonne réforme » qui serait conforme à l’intention des Pères conciliaires. Il tient seulement à exprimer sa conviction que « les Pères du Concile n’ont pas voulu changer les choses uniquement par simple désir du changement », et que les modifications qu’ils désiraient n’étaient pas, dans leur esprit, un moyen pour une fin œcuménique.

Les Pères du Concile, estime le cardinal Sarah, n’ont pas voulu une révolution liturgique, mais seulement une restauration. Autrement dit, le ministre de la liturgie du Pape François se place sous l’affirmation implicite qu’après le Concile est intervenue une véritable rupture et, affirmant que le Concile ne voulait pas de rupture, se reconnaît le droit d’interpréter souverainement l’intention de Vatican II, de la même manière que Benoît XVI interprétait souverainement l’intention de Paul VI en affirmant dans Summorum Pontificum que la messe tridentine n’avait jamais été abrogée. Ce qui ouvre, on en conviendra, de très intéressantes perspectives d’involution.

1) Qu’est-ce que la sainte liturgie ?

« Il reste encore beaucoup à faire pour une assimilation correcte et complète de la Constitution sur la Sainte Liturgie de la part des baptisés et des communautés ecclésiales. Je me réfère en particulier à l’engagement en vue d’une initiation et d’une formation liturgiques solides et structurées, tant des fidèles laïcs que du clergé et des personnes consacrées. » Ces lignes du Pape François, adressées le 18 février 2014 aux participants au symposium célébrant le 50ème anniversaire de la Constitution Sacrosanctum Concilium du Concile Vatican II, constituent le fondement de la réflexion du cardinal Sarah, Préfet du Culte divin et de la discipline des sacrements soit, plus trivialement, le « ministre de la liturgie » que s'est choisi le Pape François en octobre 2014.

« La liturgie catholique est une chose sacrée, une chose sainte dans sa nature même. La liturgie catholique n’est pas une assemblée humaine ordinaire. »

« C’est Dieu et non l’homme qui est au centre de la liturgie catholique. Nous venons pour l’adorer. Dans la liturgie, il ne s’agit pas de vous ou de moi. Ce n’est pas le lieu où nous célébrons notre propre identité, nos réalisations, où nous exaltons ou promouvons notre propre culture et les valeurs de nos coutumes religieuses locales. La liturgie concerne et appartient d’abord et avant tout à Dieu et célèbre ce qu’il a fait pour nous »

« Nous devons être très clairs quant à la nature du culte catholique si nous voulons faire une lecture correcte et une mise en application fidèle de la Constitution sur la Sainte Liturgie du Concile Vatican II. Les Pères du Concile avaient été imprégnés de l’enseignement magistériel des Papes du XXe siècle [et] saint Jean XXIII ne convoqua pas un Concile œcuménique pour saper cet enseignement qu’il défendait lui-même. Les Pères du Concile ne vinrent pas à Rome, en octobre 1962, dans l’intention de produire une liturgie anthropocentrique. »

2) Qu’elle était l’intention liturgique des Pères du Concile Vatican II ?

« Il me semble opportun de bien nous préciser ce qu’on entend par inculturation. Si vraiment nous comprenons la signification du terme connaissance comme pénétration du Mystère de Jésus Christ, nous possédons alors la clé de l’inculturation, qui n’est pas à présenter comme une quête ou une revendication pour la légitimité d’une africanisation ou d’une latino-américanisation ou asianisation à la place d’une occidentalisation du christianisme. L’inculturation n’est pas une canonisation d’une culture locale ni une installation dans cette culture au risque de l’absolutiser. L’inculturation est une irruption et une épiphanie du Seigneur au plus intime de notre être. Et l’irruption du Seigneur dans une vie provoque en l’homme une déstabilisation, un arrachement en vue d’un cheminement selon des références nouvelles qui sont créatrices d’une culture nouvelle porteuse d’une Bonne Nouvelle pour l’homme et sa dignité d’enfant de Dieu ».

« Il est très important que nous lisions vraiment Sacrosanctum Concilium dans son contexte, comme un document qui devait promouvoir un développement légitime (tel que le plus grand usage des langues vernaculaires) dans la continuité de la nature, de l’enseignement et de la mission de l'Église dans le monde moderne. Nous ne devons pas y lire des choses qui ne s’y trouvent pas. Les Pères n’avaient pas l’intention de faire la révolution, mais une évolution, une réforme modérée. »

« Si nous voulons avancer vers une mise en œuvre authentique de Sacrosanctum Concilium, ce sont les buts, les fins que nous devons garder à l’esprit d’abord et avant tout. Il se peut que si nous les étudions avec un regard nouveau et le bénéfice de l’expérience de ces dernières cinq décennies, nous verrons certaines réformes des rites et certaines règles liturgiques sous un jour différent. Si, aujourd’hui, pour "faire progresser de jour en jour la vie chrétienne chez les fidèles" et pour "appeler tous les hommes dans le sein de l’Église", certaines réformes doivent être reconsidérées, demandons alors au Seigneur de nous donner l’amour, l’humilité et la sagesse de le faire. »

3) Qu’est-il advenu du projet liturgique conciliaire ?

« Je ne pense pas que nous pouvons honnêtement lire aujourd’hui ne serait-ce que le premier article de Sacrosanctum Concilium, et se satisfaire de ce qui a été fait. Mes frères, où sont les fidèles dont parlaient les Pères du Concile ? Beaucoup des fidèles de naguère sont aujourd’hui « infidèles ». Ils ne viennent plus du tout à la messe. »

« Il est vrai également, comme Mgr Bugnini le dit clairement, que certaines prières et certains rites furent construits ou révisés à partir de l’esprit du temps, en particulier à partir des sensibilités œcuméniques. »

« Que ce soit pour de bonnes raisons ou non, des personnes pouvaient ou ne voulaient pas participer aux rites réformés. Ils demeuraient à l’extérieur, ou participaient seulement à la liturgie non-réformée là où ils pouvaient la trouver, y compris lorsque ces célébrations n’étaient pas autorisées. De cette manière, la liturgie devint l’expression de la division au sein de l'Église, au lieu d’être le lieu de l’unité de l'Église catholique. Le Concile n’avait pas voulu que la liturgie nous divise les uns des autres ! Saint Jean-Paul II œuvra pour guérir cette division, avec l’aide du Cardinal Ratzinger, qui, devenu Benoît XVI, chercha à faciliter la nécessaire réconciliation au sein de l'Église. Par le Motu proprio Summorum Pontificum, du 7 juillet 2007, ce dernier déclara que les individus ou les groupes qui souhaitent puiser dans la forme ancienne du rite romain les richesses qu’elle contient, peuvent la pratiquer librement. Grâce à la Providence divine, il est désormais possible de célébrer notre unité catholique tout en nous respectant, et même en nous réjouissant, de la légitime diversité des pratiques rituelles. »

« Il faut prêter attention aux paroles des Pères du Concile : il serait "futile" d’espérer un renouveau liturgique sans une formation liturgique approfondie. Sans une formation essentielle, le clergé pourrait même altérer la foi des fidèles dans le mystère eucharistique. »

4) Comment avancer vers une mise en œuvre authentique de Sacrosanctum Concilium dans le contexte actuel ?

« Ceux qui sont en formation pour le ministère pastoral devraient vivre la liturgie aussi pleinement que possible dans les séminaires et les maisons de formation. Les candidats au diaconat permanent devraient être immergés dans une intense vie de prière liturgique pour une période prolongée. J’ajoute que la célébration pleine et riche de la forme ancienne du rite romain, l’usus antiquior, devrait être une part importante de la formation liturgique du clergé. Sans cela, comment commencer à comprendre et à célébrer les rites réformés dans l’herméneutique de la continuité si l’on n’a jamais fait l’expérience de la beauté de la tradition liturgique que connurent les Pères du Concile eux-mêmes et qui a façonné tant de Saints pendant des siècles ? »

« La Célébration eucharistique doit être essentiellement vécue de l’intérieur. C’est au-dedans de nous que Dieu désire nous rencontrer. Les Pères voulaient que les fidèles chantent, qu’ils répondent au prêtre, qu’ils assurent les services liturgiques leur appartenant. Mais les Pères insistent également pour que les fidèles "participent de façon consciente, pieuse et active à l’action sacrée". »

« Le Pape François m’a demandé d’étudier la question d’une réforme de la réforme et la manière dont les deux formes du rite romain pourraient s’enrichir mutuellement. Ce sera un travail long et délicat et je vous demande de la patience et l’assistance de vos prières. »

« Nous, prêtres et évêques, portons une grande responsabilité. Autant notre exemple vertueux produit de bonnes pratiques liturgiques, autant notre négligence, notre routine ou nos mauvaises manières de faire blessent l'Église et sa liturgie ! »

« Nous, prêtres, devons avant tout être des ministres du culte. […] Nous devons nous souvenir que nous ne sommes pas les maîtres de la liturgie, mais ses humbles ministres, sujets à une discipline et à des lois. »

« Aucun évêque, prêtre, ou diacre habillé pour le service liturgique ou présent dans le sanctuaire ne devrait prendre de photographies, même pendant les messes avec un grand concours de concélébrants. Le fait est que tristement cela arrive souvent au cours de ces messes, ou encore que des prêtres parlent entre eux ou que d’autres s’assoient nonchalamment. C’est urgent, à mon sens, de réfléchir et de poser la question de l’idonéité de ces immenses concélébrations, surtout si des prêtres adoptent des attitudes si scandaleuses et indignes du mystère célébré, ou si la taille extrême de ces concélébrations conduit à un risque de profanation de la Sainte Eucharistie. »

5) L'appel à célébrer vers le Seigneur

« Chers frères dans le sacerdoce, prêtons l’oreille aux lamentations de Dieu proclamées par le prophète Jérémie : 
– Car ils tournent vers moi leur dos, et non leur visage. (Jr 2,27)
Tournons-nous à nouveau vers le Seigneur ! »

« Je voudrais aussi très humblement et fraternellement lancer un appel à mes frères évêques : conduisez vos prêtres et vos fidèles vers le Seigneur de cette façon, particulièrement lors des grandes célébrations de votre diocèse et dans votre cathédrale. Formez vos séminaristes à cette réalité : nous ne sommes pas appelés à la prêtrise pour être, nous-mêmes, au centre du culte, mais pour conduire les fidèles au Christ comme des fidèles compagnons unis dans une même adoration. Encouragez cette simple, mais profonde réforme dans votre diocèse, votre cathédrale, vos paroisses et vos séminaires.»

« Tous les ministres de la liturgie devraient, périodiquement, faire un examen de conscience. Pour ce faire, je recommande la deuxième partie de l’exhortation apostolique Sacramentum Caritatis de Benoît XVI (22 février 2007) : "le développement du rite eucharistique".»

« Le Pape François m’a demandé de continuer l’œuvre liturgique extraordinaire entreprise par Benoît XVI. (cf. le message à la conférence Sacra Liturgia de 2015 à New York, aux États-Unis). Ce n’est pas parce que nous avons un nouveau Pape que la vision de son prédécesseur est invalidée. Tout au contraire, le Saint-Père le Pape François a un immense respect pour la vision liturgique et les mesures mises en œuvre par le Pape émérite Benoît XVI, dans la fidélité scrupuleuse aux intentions et aux objectifs des Pères du Concile. »

« Permettez-moi de mentionner d’autres manières, plus modestes, de contribuer à une mise en œuvre plus fidèle de Sacrosanctum Concilium. La première est que nous devons chanter la liturgie […] Nous devons trouver un bon équilibre entre les langues vernaculaires et l’usage du latin dans la liturgie. […] Nous devons nous assurer que l’adoration est au cœur de nos célébrations liturgiques. […] Il en va de même pour l’agenouillement lors de la consécration (à moins d’être malade) : il est essentiel. […] Veiller à l’habillement convenable de tous les ministres de la liturgie dans le sanctuaire, y compris les lecteurs, est aussi très important, si nous voulons que ceux-ci soient considérés comme d’authentiques ministres. »
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(1) « Vers une authentique mise en œuvre de Sacrosanctum Concilium ».
(2) On peut se reporter, à ce propos, à l’étude nuancée d’Alcuin Reid, l'artisan des colloques Sacra Liturgia, dans The Organic Development of the Liturgy (Saint Michael’s Abbey Press, Londres, 2004), ouvrage préfacé par Joseph Ratzinger.