17 septembre 2017

[Paix Liturgique] Summorum Pontificum: un peuple en liesse

SOURCE - Paix Liturgique - 15 septembre 2017

“Il n’y a rien de plus jeune que l’ancienne liturgie” titrait l’hebdomadaire italien Tempi à quelques jours de l’ouverture des cérémonies romaines marquant le dixième anniversaire du motu proprio Summorum Pontificum. Cette jeunesse du peuple Summorum Pontificum est celle qui a frappée hier l’ambassadeur de Hongrie près le Saint-Siège, Son Excellence Édouard de Habsbourg, alors qu’il venait assister à la conférence de Martin Mosebach sur la « sainte routine » de la liturgie.

Cette jeunesse, le cardinal Sarah l’a également saluée, et surtout défendue, dans sa conférence intitulée « Le silence de Dieu dans la liturgie » : « C’est un phénomène que certaines personnes de ma génération n’arrive pas à comprendre. Pour ma part, je peux témoigner personnellement de la sincérité et de la dévotion de ces jeunes gens et de ces jeunes femmes, prêtres comme laïcs. Je me réjouis des nombreuses et bonnes vocations au sacerdoce et à la vie religieuse qui naissent dans les communautés qui célèbrent l’usus antiquior. »

Venus de Hong-Kong comme de Laponie, de Californie comme des Philippines, les participants à la première journée de cet événement ont aussi témoigné, une fois encore, de l’extraordinaire catholicité – universalité – du peuple Summorum Pontificum. Jeunesse et universalité sont – avec bien entendu le sens du sacré – deux des caractéristiques fortes de cette portion du peuple de Dieu qui grandit dans la foi, l’espérance et la charité au rythme de la forme extraordinaire du rite romain. Comme tous les pèlerins romains, et tous ceux qui à travers le monde ont célébré hier le motu proprio Summorum Pontificum par la célébration de la Sainte Messe, nous n’aurons de cesse de rendre grâces à Benoît XVI pour ce don inattendu après 40 ans de persécutions.
I – MOT DE BIENVENUE DE L’ABBÉ CLAUDE BARTHE
En ouverture des vêpres pontificales célébrées par Mgr Georg Gänswein, Préfet de la Maison pontificale, l’abbé Barthe, aumônier du Cœtus Internationalis Summorum Pontificum, a adressé le message de bienvenue suivant à Son Excellence, au nom des pèlerins.

Excellence,

Après le riche colloque qui vient d’avoir lieu à l’Angelicum, nous commençons ce soir notre pèlerinage, qui marque le 10ème anniversaire du motu proprio Summorum Pontificum. Venant du monde entier ad Petri Sedem, nous sommes extrêmement touchés que Votre Excellence ait bien voulu accepter d’en présider les vêpres d’ouverture. La présence de Votre Excellence représente auprès de nous celle du Pape Benoît XVI, l’auteur de ce texte qu’il a voulu placer in medio Ecclesiæ, pour permettre à tous de se référer à la tradition de la liturgie romaine maintenue vivante. 

Les fruits en sont déjà remarquables : le nombre des lieux de messes traditionnelles a doublé dans le monde ; elle est une source étonnante de vocations ; elle est le soutien de très nombreuses familles ; elle fait fleurir les communautés qui lui sont consacrées ; le nombre des prêtres qui la célèbrent ne cesse de croître. De sorte qu’on peut dire aujourd’hui que la restauration liturgique impulsée par Summorum Pontificum dans l’Église est irréversible.

Nous recevrons samedi la bénédiction de Pierre dans la Basilique vaticane. Nous prions aujourd’hui Votre Excellence de transmettre à Sa Sainteté Benoît XVI l’expression de la vive affection que lui porte le peuple Summorum Pontificum, de son filial respect et de son immense reconnaissance, Lui demandant de faire descendre sur nous tous, prélats, prêtres et fidèles, sa paternelle bénédiction.
II – LA SUITE DU PROGRAMME
(Les lieux des cérémonies figurent sur la carte interactive du pèlerinage qui se trouve ici)

Aujourd’hui, vendredi 15 septembre
  • Don Giorgio Lenzi, procurateur de l’Institut du Bon Pasteur auprès de la Curie romaine, guidera le Chemin de Croix qui se terminera par la bénédiction des reliques de la Sainte Croix, donnée par l’abbé Philippe Laguérie, supérieur général de l’institut. Église de Santa Maria in Campitelli (entre le Capitole et le Théâtre de Marcellus), 16h,
  • Monseigneur Gilles Wach, prieur général de l’Institut du Christ-Roi Souverain Prêtre, célébrera une Messe solennelle entouré des séminaristes de l’institut. La messe sera chantée par la Cappella Ludovicea dirigée par le maestro Ildebrando Mura et Son Éminence, le cardinal Burke, assistera au chœur et prononcera quelques mots à la mémoire du regretté cardinal Carlo Caffarra, archevêque émérite de Bologne, rappelé à Dieu la semaine dernière, pour le repos de l’âme duquel sera dite cette messe. Basilique de la Minerve (entre le Panthéon et Largo Argentina), 19h.
Demain, samedi 16 septembre
  • Adoration eucharistique célébrée par l’abbé Sow (FSSP), nouveau curé de la Trinité des Pèlerins, paroisse personnelle vouée à la célébration de la forme extraordinaire à Rome. Chiesa Nuova (corso Vittorio Emanuele II), 9h.
  • Procession solennelle vers la basilique Saint-Pierre, présidée par Mgr Guido Pozzo, Secrétaire de la Commission Ecclesia Dei. Départ de la Chiesa Nuova à 9h30 (pour raisons logistiques, l’horaire a été avancé à la demande des autorités).
  • Messe pontificale célébrée par Mgr Pozzo en la basilique Saint-Pierre de Rome, à l’autel de la Chaire. Exécution de la Messe Summorum Pontificum spécialement composée par le maestro Aurelio Porfiri. 11h.
  • Pour le clergé et les religieux, suivra un buffet présidé par le cardinal Burke, offert par les organisateurs en partenariat avec Una Voce international (FIUV) et Paix liturgique.
  • Le soir, Open Forum de la FIUV au cours duquel seront présentés les derniers résultats des sondages internationaux de Paix liturgique (Pologne et Brésil). Casa Tra Noi, 113 via Monte del Gallo (derrière la station de train du Vatican), 18h.
Dimanche 17 septembre
  • Le RP Dominique-Marie de Saint-Laumer, entouré d’une dizaine de membres de la Fraternité Saint-Vincent-Ferrier célébrera la Messe de clôture du pèlerinage. Il s’agira d’une Messe solennelle dans le rit dominicain. Église de la Trinité des Pèlerins, 11h.
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NB : Signalons à nos lecteurs anglophones que les conférences du cardinal Sarah et de Martin Mosebach sont d’ores et déjà disponibles en anglais. Ici pour Son Éminence et là pour le grand écrivain allemand.

[France Soir - AFP] Quand le latin retrouve en douceur le chemin des autels

SOURCE - France Soir - AFP - 14 septembre 2017

"Sans le latin, la messe nous emmerde", chantait il y a quarante ans un Georges Brassens moquant les innovations de l'Eglise. Le poète a été entendu: l'ancienne liturgie jouit d'un petit retour en grâce, béni par certains fidèles, honni par d'autres.

Banni par le pape Paul VI dans la foulée d'un concile Vatican II (1962-1965) ouvert à la modernité, l'usage du missel (livre de messe) ancien a ensuite été à peine toléré. Jusqu'à ce que Jean Paul II, soucieux de ramener dans le giron romain les traditionalistes, demande en 1988 aux évêques d'accorder plus largement la possibilité de célébrer dans cette forme.

C'est surtout un "motu proprio" (lettre apostolique) de Benoît XVI qui a favorisé le retour à la messe ancienne, en permettant en 2007 à chaque curé de la faire dire dans sa paroisse. Le dixième anniversaire de cette libéralisation est fêté à Rome cette semaine.

En France, la "forme extraordinaire du rite romain" est célébrée dans 230 lieux, sans compter ceux de la Fraternité Saint-Pie X fondée par Mgr Lefebvre, toujours séparée du Saint-Siège. Le chiffre paraît modeste si on le rapporte au nombre des paroisses, environ 13.000. Mais il a presque doublé en dix ans.

A Passy, quartier du cossu XVIe arrondissement de Paris, le curé de Notre-Dame de l'Assomption a introduit la forme extraordinaire à son arrivée en 2014. Une fois par semaine, en soirée, le chanoine Guillaume de Menthière dit une messe basse - non chantée - presque entièrement en latin. Les fidèles y restent essentiellement silencieux, le célébrant leur tournant le dos pour officier en direction de l'Orient, "orienté" vers Dieu.

En ouvrant cette "petite lucarne" dans une église où toutes les autres messes sont données en français dans la "forme ordinaire" (missel de Paul VI), le père de Menthière pensait attirer surtout des personnes âgées en quête de souvenirs d'enfance. Il a été "surpris du nombre de jeunes". Et il refuse les "caricatures" présentant ces fidèles comme une "armée de conservateurs".

A la sortie de la messe, Caroline, 51 ans, dit apprécier ce qui "favorise l'intériorité". Son mari Louis-Aimé, 61 ans, loue l'aspect "extrêmement ritualisé" d'une "symphonie où tout est écrit". Denyse, elle, trouve "très touchant qu'il y ait des prêtres voulant revenir" à l'ancienne forme. "C'est une messe très pure", souligne la vieille dame, pestant au passage contre "Vatican II qui a tout fichu en l'air".
- "Mystère magique" -
Pour l'historien Christophe Dickès, qui vient de consacrer un essai à "L'héritage de Benoît XVI", cette messe "moins communautaire" mais "plus sacrée" que l'ordinaire pourrait bénéficier à l'avenir d'un "effet de génération". "On assiste à l'émergence de prêtres jeunes et fiers, complètement décomplexés", estime-t-il, rappelant que 20% des séminaristes français sont formés selon le missel ancien.

C'est bien ce qui inquiète certains catholiques critiques. Ainsi du journaliste-théologien Christian Delahaye, qui voit dans les aspirations des laïcs et clercs attachés à la forme extraordinaire "une démarche vraiment identitaire: ils vous disent +c'est la messe de toujours+, mais en fait c'est un retour à la messe du Moyen-Âge, pour ne pas dire un repli moyenâgeux".

Au secrétariat général de la Conférence des évêques de France, le père Emmanuel Coquet veut croire au contraire que le "motu proprio" a "mis de la paix dans les relations" entre fidèles tradis et conciliaires, invités à se côtoyer au sein d'une même communauté.

L'abbé de Menthière parle des "frictions" au passé. "Grâce à Dieu", dit-il, mais aussi peut-être grâce à ces prêtres de paroisse "ambidextres" qui célèbrent la messe ancienne et la moderne "avec un égal bonheur". Démontrant ainsi que si deux formes subsistent, il n'y a qu'un rite romain.

Vicaire épiscopal pour l'usage de la forme extraordinaire à Paris, Mgr Patrick Chauvet rappelle en outre que la messe ancienne n'a pas le monopole du latin... et qu'en sa cathédrale Notre-Dame, par exemple, une "messe Paul VI", donc ordinaire, est chantée en grégorien chaque dimanche.

"L'essentiel, c'est que la liturgie soit belle et nous fasse entrer dans le mystère de Dieu", fait valoir l'archiprêtre. Le "mystère magique", disait Brassens.

16 septembre 2017

[Père Dom Jean Pateau - Colloque «Summorum Pontificum»] Fruits de la grâce du motu proprio Summorum Pontificum pour la vie monastique et la vie sacerdotales (conférence)

SOURCE - Père Dom Jean Pateau - Colloque «Summorum Pontificum» (Rome) - via Item - 14 septembre 2017

Conférence du Très Révérend Père Dom Jean Pateau Abbé de Notre-Dame de Fontgombault Rome.

Dans le domaine délicat de la liturgie où les susceptibilités sont en éveil, le sujet de cet entretien comporte un avantage. Dégagé de toute idéologie, il se veut résolument pragmatique. Le paysan, alors qu’il sème une graine, peut avoir une idéologie… quand il récolte, il n’en va plus de même. L’idéologie au contact du réel, de la nature, a contribué à la naissance d’un fruit. Un fruit qu’il peut cueillir ; un fruit qui peut être beau, maigre, parfois absent.

l y a 10 ans, le Pape Benoît XVI a réalisé un projet mûri dès les premiers temps de sa charge de préfet de la Congrégation pour la doctrine de la Foi (1 ) : redonner un statut officiel au Missel de 1962 à travers la promulgation du motu proprio Summorum Pontificum.

Mettons-nous humblement au service non de nos propres pensées, mais de l’Église, et plus particulièrement de sa liturgie, en considérant les fruits de ce document pour l’Église universelle.

Dans un premier temps, je voudrais évoquer l’histoire liturgique de l’abbaye de Fontgombault en guise d’état des lieux.

Des réflexions suivront sur les fruits du document pontifical selon les points de vue du rite et de l’Église.
Historique
Dom Jean Roy, abbé de Notre-Dame de Fontgombault de 1962 à 1977, accueillit de bonne grâce le petit train de réformes de l’Ordo Missæ en 1965. Ce n’est pas cependant sans quelques appréhensions qu’il suivit la fermentation qui devait aboutir en 1969 à la promulgation d’un nouvel Ordo Missæ dont il perçut à la fois les qualités et les limites.

Fidèle au principe de ne rien dire qui ne soit théologiquement certain, ni faire qui ne soit canoniquement en règle, et contre de nombreuses et fortes pressions, le Père Abbé maintint l’usage du missel tridentin jusqu’à la fin de l’année 1974.

Selon le document de promulgation du nouveau Missel, celui-ci devenait obligatoire dès que les conférences épiscopales auraient obtenu l’approbation de la traduction. C’était le cas en cette fin d’année. Le Père Abbé obtempéra, non sans réticences, mais en considérant que des moines ne devaient pas même donner l’impression de désobéir. Plus tard, il dira que sa décision relevait plus de la prudence que de l’obéissance, car il n’était pas certain que le nouveau missel était obligatoire et que le missel tridentin était légitimement interdit. L’avenir montrera que son doute était justifié.

Le Père Abbé recommanda aux prêtres de l’abbaye de conserver dans la célébration des saints mystères les dispositions de piété, de respect, de sens du sacré qu’ils avaient acquises à l’école du missel tridentin.

C’est dans ce climat liturgique pesant que le Père Abbé a achevé sa vie lors d’un Congresso bénédictin à Rome en 1977 ; vie sans doute abrégée, au moins partiellement, par la lutte qu’il n’a cessé de mener pour la défense de la Sainte Église et de sa Tradition.

Par la lettre circulaire aux conférences épiscopales, Quattuor abhinc annos du 3 octobre 1984, la Congrégation pour le Culte divin faisait écho au désir du Souverain Pontife saint JeanPaul II de donner satisfaction aux prêtres et aux fidèles désireux de célébrer selon le missel romain édité en 1962. À partir de la fête de l’Annonciation de 1985, les prêtres du monastère, à condition d’en faire personnellement la demande à l’ordinaire du lieu, reçurent la permission de dire la moitié des Messes de la semaine selon ce missel.

Une nouvelle étape fut franchie à la suite des malheureux « sacres d’Ecône », avec la création de la Commission Pontificale Ecclesia Dei. Au prix de tractations rendues difficiles par le fait de personnes influentes, Dom Antoine Forgeot, successeur du Père Abbé Jean, obtint de la Commission le rescrit du 22 février 1989 autorisant à reprendre de façon habituelle le Missel de 1962. Encouragée par la Commission pour tout ce qui pouvait esquisser un rapprochement avec le Missel de 1969, l’abbaye conserva le nouveau calendrier pour le sanctoral, et adopta quelques nouvelles préfaces, une prière universelle le dimanche… Ces usages se révéleraient aller dans le sens de la pensée du cardinal Ratzinger.

Le 7 juillet 2007, le motu proprio Summorum Pontificum rendit son entier droit de cité au missel de 1962. S’il ne fut pas à l’abbaye l’occasion de retrouvailles, déjà anticipées depuis plus de 20 ans, il augmenta la dévotion filiale et la gratitude des moines à l’égard de la Mère Église et envers Benoît XVI.

Depuis cette date, une centaine de prêtres dont la moyenne d’âge est aux alentours de 30-40 ans, désireux d’apprendre à célébrer dans la forme extraordinaire, sont passés à l’abbaye. Envoyés par leur évêque en vue d’un ministère spécifique, venus d’eux-mêmes afin de répondre à des demandes de fidèles, ou simplement désireux de célébrer en privé cette forme vénérable afin de profiter de sa spiritualité, ils achèvent leur séjour avec la conviction d’avoir découvert un trésor. Les difficultés rencontrées tiennent à l’usage de la langue latine et à une prise de conscience d’une « conversion » à opérer dans la manière de célébrer sur laquelle nous reviendrons plus tard.

La plupart d’entre eux continueront à pratiquer habituellement la forme ordinaire. D’autres célébreront régulièrement une ou plusieurs Messes en forme extraordinaire au sein de leur paroisse, ce que prévoit le motu proprio, et pas seulement pour des fidèles relégués dans une « petite chapelle».

Comment ne pas voir là les prémices d’un renouveau de l’Église-orante, la naissance de prêtres et de fidèles décomplexés, puisant généreusement à la source intarissable de la tradition liturgique de l’Église, marquée au moins pour les prières du prêtre, dites privées, d’esprit monastique. Le missel de St Pie V est un missel médiéval. Il bénéficie du climat d’une société où le monachisme a joué un rôle capital, tant par Cluny que par Cîteaux. Enrichi au contact de la tradition monastique, il est à l’image de ce que saint Benoît demande à ses moines : « Ne rien préférer à l’œuvre de Dieu. » (c.43)

Que des prêtres redécouvrent ainsi le sacré, que les fidèles s’y abreuvent, ne peut pas être sans retentissement sur la société. Voilà déjà un des premiers fruits du motu proprio.

Une forme tournée vers Dieu, mais à la mesure de l’homme .

Poursuivons l’enquête sur les éléments propres à la forme extraordinaire qui favorisent la prise de conscience de la présence du sacré.
Le rite 

Recueillement , adoration, silence
En premier lieu, viennent les dispositions de recueillement, d’adoration et de silence religieux. En ce sens, le cardinal Robert Sarah écrit dans La Force du Silence :

« J’appelle à une véritable conversion ! Tendons de tout notre cœur à devenir en chacune de nos célébrations eucharistiques « une Hostie pure, une Hostie sainte, une Hostie immaculée »! N’ayons pas peur du silence liturgique. Comme j’aimerais que les pasteurs et les fidèles entrent avec joie dans ce silence plein de révérence sacrée et d’amour du Dieu indicible. Comme j’aimerais que les églises soient des maisons où règne le grand silence qui annonce et révèle la présence adorée de Dieu. Comme j’aimerais que les chrétiens, dans la liturgie, puissent faire l’expérience de la force du silence ! (La force du silence, Fayard 2016, n°265, p. 209) »

Ces lignes sont illustrées par la récitation silencieuse du canon. Celle-ci est analogiquement à la forme extraordinaire ce qu’est l’iconostase pour nos frères orientaux : ce lieu, ce moment est sacré.

Si les moines de Fontgombault, après avoir pratiqué pendant environ dix ans le missel de 1969, ont souhaité un retour au missel de 1962, c’est que ce missel leur apparaît en particulière harmonie avec la vie monastique, quête de Dieu dans le silence du cloître, communion profonde dans un cœur à cœur prélude au face à face de l’éternité. Le caractère plus contemplatif de cette forme promeut la dimension verticale de la liturgie qui est « chemin de l’âme vers Dieu. » (Benoît XVI) Quelle joie ainsi à la redécouverte de la liturgie de l’octave de la Pentecôte!
Redites et sobriété
En second lieu, remarquons que le missel de 1962, comme les autres rites antérieurs à la réforme liturgique, n’a pas peur des redites, des doublets, des insistances. Il prend son temps, parce que l’homme a besoin de temps, sollicitant sans relâche un esprit vagabond pour le ramener à l’essentiel.

L’Évangile nous apprend que la Vierge Marie méditait, gardait fidèlement en son cœur (cf. Lc 2,19;51) les événements qui marquèrent la naissance de son Fils. Il doit en être de même du contemplatif, du moine : non multa sed multum, non pas la quantité, mais la qualité.

Amie de la tradition monastique, Hélène Lubienska de Lenval (1895-1972) prônait une pédagogie fondée essentiellement sur le silence et les rites. Elle écrivait :

« La liturgie est lente : elle aime la minutie, les redites et les préparatifs interminables. Elle tient son rythme de la pédagogie divine qui a modelé le peuple élu au moyen d’un rituel lent et minutieux. Lorsque, sous la pression de la vie moderne (frénétique parce que inféodée à la matière), elle se hâte, elle perd son efficacité psychologique et devient formelle… Elle reste opérante là où elle garde son rythme propre, chez les moines. La liturgie combat ensemble la lourdeur des muscles et l’impatience des nerfs ; elle impose en même temps le mouvement et la lenteur. Et c’est par la lenteur que la liturgie domine le temps. Parce que temps et matière sont corrélatifs et que l’on ne peut vaincre l’un sans l’autre. L’homme moderne va en sens inverse et tâche de déjouer le temps au moyen de la vitesse. Hélas ! loin de maîtriser la matière, il s’y enlise. » (2)

Ajoutons une réflexion à propos du lectionnaire du missel de 1962 jugé pauvre. L’enrichissement abondant de la lecture de la Sainte Écriture issu de la réforme liturgique, la longueur de certaines péricopes, ne nuiraient-ils pas à la contemplation ? Certes, les laïcs qui ont de moins en moins de temps à consacrer à la lectio divina, peut-être même les prêtres séculiers, écrasés par le ministère, en tirent profit. Pour les moines, l’abondance et la variété des lectures, goûtées par certains et sûrement non sans valeur, apparaissent plutôt généralement comme excessives. Ce parti pris sacrifie la répétition de péricopes relues, ruminées, connues par cœur, jamais épuisées. La multiplication des Préfaces pourrait susciter la même réflexion. Le cardinal Ratzinger a évoqué sagement « quelques nouvelles préfaces… un Lectionnaire élargi – un plus grand choix qu’avant, mais pas trop – »(3 ) qui pourraient être adoptées dans la forme extraordinaire : non multa sed multum. La sobriété invite à la contemplation.
L’offertoire
Parmi les richesses du missel de 1962, beaucoup soulignent la profondeur des prières de l’offertoire : « Il est, affirme le cardinal Robert Sarah, ce moment où, comme son nom l’indique, tout le peuple chrétien s’offre, non pas à côté du Christ, mais en lui, par son sacrifice qui sera réalisé à la consécration » (ibid p. 210).

Suscipe sancte Pater…quam ego indignus famulus tuus… In spiritu humilitatis et animo contrito… Grandeur du mystère, du sacré, et humble condition du serviteur dont le Seigneur veut avoir besoin, se côtoient. Il en sera ainsi jusqu’au Placeat final : sacrificium quod oculis tuae majestatis indignus obtuli.
Les gestes
Alors que l’on vient de souligner l’aspect contemplatif de la forme extraordinaire, il peut sembler paradoxal de s’arrêter maintenant à la place du corps, sollicité par tant de gestes : génuflexions, inclinations, signes de Croix. La liturgie est une action !

Remarquons que la journée monastique associe elle aussi largement le corps à la prière, dans une liturgie qui s’étend du matin au soir.

Le monde, pourtant si actif, s’est accommodé d’une dépréciation du geste accentuée par les moyens modernes de communication. De façon paradoxale, l’homme moderne bouge, s’active davantage, mais pose moins de gestes. La réforme liturgique avait comme anticipé ce phénomène de société. À l’inverse, comment ne pas remarquer l’importance que le Seigneur accorde aux gestes tant dans ses miracles que dans ses rapports aux autres (« Qui m’a touché ? » dit-il à l’adresse de la femme atteinte d’un flux de sang (Lc 8,45)) La foi du prêtre, celle des fidèles, gagnent à la présence des signes sensibles, accomplis en vérité, pour être stimulée, attentive, présente. (cf St Thomas d’Aquin, Summa Theologica, IIIa Q.85, a.3).

À partir de la consécration, les gestes, accomplis autour des espèces du pain et du vin, impriment jusque dans le corps le rappel constant de la réalité du Calvaire représenté et rendu réellement présent. À condition de donner à chacun d’eux, sans affectation, le poids de sens spirituel qui convient, le corps s’associe de manière intense à l’esprit et à l’âme en incarnant la parole, en manifestant l’humilité de celui qui est face au mystère du Dieu présent. La crainte révérencielle s’installe alors dans le cœur, offrant à l’homme sa juste place. La Messe n’est pas qu’un repas, elle est aussi un sacrifice.

Accomplis négligemment, ces mêmes gestes accuseront sans pitié le ministre.

À travers la célébration de la forme extraordinaire, les prêtres redécouvrent l’importance de l’ars celebrandi et sauront en tirer parti pour une meilleure célébration dans l’une ou l’autre forme. Ce cheminement va de pair avec une plus grande fidélité au missel. « L’apparente minutie requise par le rite… n’enfonce pas le célébrant dans un carcan étroit, bien au contraire le prêtre se trouve dans un cadre fixe qui ne laisse guère de place aux initiatives personnelles et qui lui donne donc une grande liberté d’esprit pour être attentif au grand mystère qui s’accomplit sur l’autel et dont il est le ministre et le serviteur. »(4) De fait, la forme extraordinaire est plus longue, plus exigeante à apprendre. Ensuite, elle libère le célébrant. Paradoxalement, la forme ordinaire laissant place à plus de liberté, pourra conduire à une certaine surenchère liturgique nuisible à la rencontre du Mystère dans son dépouillement.

Saint Jean-Paul II écrivait : « La sainte Liturgie exprime et célèbre la foi unique professée par tous et, étant l’héritage de toute l’Église, elle ne peut pas être déterminée par les Églises locales isolément, sans référence à l’Église universelle. » (Ecclesia de Eucharistia, n°51) A fortiori, elle n’est pas la propriété du prêtre ou d’une équipe liturgique. Le rite liturgique est toujours à recevoir humblement. Le comprendre nécessite la conversion évoquée au début, qui de prime abord peut rebuter. Il y a là comme un pas à faire dans la foi, dans la confiance aussi en la pédagogie de l’Église qui sait comment conduire l’homme vers le mystère.

Pour le moine prêtre, la richesse des rites du missel tridentin est inépuisable. Il est déjà difficile d’exprimer brièvement ce qui s’expérimente jour après jour à longueur de vie dans l’intimité que procure au moine prêtre la messe, quel qu’en soit le rite ; mais non moins difficile d’essayer de mettre en lumière ce qu’apporte en ce domaine un rite sagement codifié à partir d’une tradition de plus de dix siècles et qui a façonné tant de saints.

Dès le premier instant, les prières au bas de l’autel invitent à quitter le devant du temple : le pro-fane pour gagner le lieu saint, l’autel de Dieu : Introibo ad altare Dei. Le prêtre est appelé à faire sienne l’angoisse du jardin des Oliviers : Judica me, Deus, et discerne causam meam de gente non sancta…tristis est anima me… Il est à la fois dans l’âme du Sauveur et dans celles de tous les pécheurs, compatissant à leur misère et la présentant au Sang rédempteur. Il faudrait suivre les rites pas à pas, nombre de commentateurs l’ont fait, en particulier au Bas Moyen Âge ; ils ont été déconsidérés depuis par de savants liturgistes qui, tout en disséquant les causes historiques des rites, oubliaient que le Saint-Esprit travaille à travers les causes secondes et peut faire adopter certains gestes ou certaines formules pour des raisons humainement explicables certes, mais en leur donnant une signification et des conséquences spirituelles beaucoup plus profondes que la raison immédiate ne peut le laisser deviner.

À ce point de vue la redécouverte du missel de 1962 a été vécue par les moines de Fontgombault comme un enrichissement. Que d’invitations, pour le moine qui n’a rien d’autre à faire que de se laisser prendre par le mystère et d’y passer du temps…

Permettez-moi une réflexion en vue d’un examen de conscience. L’argument qui permet d’établir que le missel de 1962 ne pouvait être abrogé (5) est la nature de la réforme remaniant profondément ce missel et en retour lui donnant droit de subsister en tant que tel. Pourquoi tant de richesses laissées de côté, dit-on aujourd’hui ? La vraie question ne serait-elle pas plutôt : Pourquoi tant de prêtres qui à l’époque célébraient selon le missel de 1962 n’ont-ils pas eu conscience de brader l’héritage liturgique de l’Église ? Célébrer un rite ne suffit donc pas ? Rencontraient-ils suffisamment le mystère ?

Par le motu proprio Summorum Pontificum, Benoît XVI invite à corriger deux erreurs liturgiques : le rationalisme desséchant et le formalisme rubriciste.

Rappelons aussi l’article 1er du motu proprio qui affirme que « les deux expressions de la lex orandi de l’Église n’induisent aucune division de la lex credendi de l’Église. » De fait, l’Église croit comme elle prie. L’unité du rite qui s’exprime sous deux formes participe de l’unité de la foi. Chaque forme en retour a le devoir d’exprimer au mieux l’unité du rite, et ainsi de participer de l’unique foi. Si le concile Vatican II a promu une ouverture de l’Église au monde, les derniers papes ont aussi rappelé que cette ouverture ne pouvait faire l’économie de la confession intégrale du mystère de Dieu et de Jésus-Christ, au risque pour l’Église de devenir une simple ONG. (Cf 1ère homélie du pape François, 14 mars 2013)
La Messe lue
Un dernier point mérite d’être abordé, qui concerne l’usage de la concélébration. La Constitution Sacrosanctum Concilium (n° 57 et 58), après avoir rappelé que la concélébration manifeste heureusement l’unité du sacerdoce, en a étendu l’usage, bien que dans des limites précises et relativement étroites (n° 57). Le texte a été compris en milieu monastique comme une invitation à la concélébration quotidienne.

Cet usage quasi-généralisé désormais a simplifié et concentré le travail des sacristains. Il a aussi décongestionné l’emploi du temps matinal des moines.

Peut-être faudrait-il se demander si ceux-ci ne subiraient pas en retour un détriment dans leur piété liturgique ?

Tenir chaque matin en ses mains l’Hostie sainte et immaculée, le calice précieux du Sang du Seigneur, soutenir l’action de la messe, le dialogue avec le Père éternel, ou participer à une concélébration au milieu de ses frères ne sont pas tout à fait du même ordre. Dans le cas d’une communauté nombreuse, le moine-prêtre peut espérer présider tout au plus une dizaine de fois la Messe conventuelle sur une année.

Au contraire, au terme des longs offices de Matines et de Laudes, la célébration quotidienne des Messes lues par chacun des prêtres achève comme sa conclusion naturelle la prière matinale et ouvre à la communion sacramentelle et aux saints mystères qui nourrissent l’Église. C’est à cette communion, spirituelle cette fois, que l’assistance à la Messe conventuelle dans la matinée convoque les moines.

En ce sens le motu proprio favorise la piété liturgique par un retour des Messes lues. Il semble cependant qu’il a été peu reçu en milieu monastique.

En conclusion de cette première enquête, la forme extraordinaire apparaît comme tournée vers Dieu, mais sollicitant l’homme tout à la fois dans la grandeur et la faiblesse de son humanité.
Fruit ecclésial : la Paix
Le moment est venu maintenant d’aborder le fruit ecclésial du motu proprio Summorum Pontificum. Il a été et demeure pour l’Église un facteur de paix.

N’est-il pas inquiétant que prêtres et fidèles s’accommodent des discordes dans la célébration de l’Eucharistie, le sacrement de l’amour ! Le cardinal Robert Sarah affirmait dans un entretien en 2016:

« »Sans un esprit contemplatif la liturgie demeurera une occasion de déchirement haineux et d’affrontements idéologiques… alors qu’elle devrait être le lieu de notre unité et de notre communion dans le Seigneur… » (6)

Le motu proprio du Pape Benoît invite pasteurs, prêtres et fidèles à se comprendre, à s’écouter, à se respecter. Tel est le rôle du pasteur suprême qui aime toutes ses brebis, qui les guide, qui les enseigne, qui les secourt.

Le Pape Jean-Paul II, par la lettre circulaire Quattuor abhinc annos faisait état du « souci du Père commun pour tous ses enfants ». Le pape polonais devait manifester à nouveau ses sentiments par le motu proprio Ecclesia Deidu 2 juillet 1988. Seuls les deux premiers mots du document ont été retenus en guise de titre, c’est dommage ! Le troisième mot est adflicta. La Commission du même nom n’est pas née dans les fastes d’une Église triomphante, mais plutôt sur la croix d’une division entre frères. Faut-il souligner que les deux premiers numéros de ce texte mentionnent la tristesse : tristesse de l’Église qui voit s’éloigner de la pleine communion quelques-uns de ses enfants, tristesse «particulièrement ressentie par le successeur de Pierre à qui revient en premier de veiller à l’unité de l’Église».

Au numéro 5, Jean-Paul II adresse aux pasteurs et aux fidèles un appel afin qu’ils aient conscience « de la légitimité mais aussi de la richesse que représente pour l’Église la diversité des charismes et des traditions de spiritualité et d’apostolat ». À tous les fidèles catholiques qui se sentent attachés à certaines formes liturgiques et disciplinaires antérieures de la tradition latine, le pape manifeste en outre sa volonté, à laquelle doivent s’associer les évêques et tous ceux qui ont un ministère pastoral dans l’Église, de faciliter la communion ecclésiale grâce à des mesures nécessaires pour garantir le respect de leurs aspirations.

Benoît XVI dans la lettre aux évêques jointe au motu proprio Summorum Pontificum exprime des sentiments similaires : « confiance » et « espérance » tout en reconnaissant que les échos à l’annonce de la parution du document allaient de « l’acceptation joyeuse à une dure opposition ». Dans des lignes paternelles à l’égard des pasteurs des diocèses, il cherche à éradiquer leurs craintes : crainte d’amenuiser l’autorité du Concile Vatican II et de mettre en doute sa réforme liturgique, crainte de fractures dans les communautés paroissiales. Ce qu’il veut, c’est aussi panser des blessures : blessures légitimes des fidèles devant les « déformations à la limite du supportable » (7) de la Liturgie, blessures des persécutions injustes contre des prêtres fidèles, blessures aussi dans des propos regrettables, qu’ils viennent des uns ou des autres. Il y aurait bien des repentances, des pardons justifiés à échanger en ce domaine sans parler d’examens de conscience toujours actuels.

Benoît XVI a voulu faire œuvre de pacificateur. L’idéologie en matière liturgique a conduit à la division, à la tristesse et au pessimisme. Benoît XVI par le motu proprio accélère un processus vers un temps de paix liturgique. Dans les endroits où celui-ci a été accueilli généreusement par les pasteurs et les fidèles, la communion renaît.
Conclusion
Au terme de ces lignes, deux expressions reviennent à l’esprit : action de grâces et espérance. Action de grâces parce que l’initiative de Benoît XVI pacifie la question liturgique dans le cœur des pasteurs, des prêtres et des fidèles, ouvrant la voie à une nouvelle évangélisation à partir de la liturgie dans toute sa richesse.

Espérance parce qu’il ne semble pas possible de se résoudre définitivement à un écartèlement, à une tension de l’unique rite romain entre deux formes, entre l’adoration du Corps et Sang du Christ réellement présent sur l’autel et le service de l’assemblée.(cf. La lettre déjà mentionnée au Professeur Barth)

Cette tension n’est pas nouvelle dans l’histoire de l’Église et appelle à un dépassement.

L’Évangile rapporte la question (Mt 22,36-40 ; Mc 12,28-34) d’un docteur voulant mettre à l’épreuve le Seigneur : « “Maître, quel est le plus grand commandement de la Loi ?” Jésus lui dit : “Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit : voilà le plus grand et le premier commandement. Le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même” ». (Mt 22,36-39)

Le mouvement liturgique a poursuivi la participation active de tous au sacrifice eucharistique. Ce but louable n’est-il pas devenu, parce qu’on l’avait mal compris, la fin même de la célébration ? L’exhortation apostolique post-synodale Sacramentum Caritatis rappelait : « Il convient… de dire clairement que, par ce mot [actuosa participatio], on n’entend pas faire référence à une simple attitude extérieure durant la célébration. En réalité, la participation active souhaitée par le Concile doit être comprise en termes plus substantiels, à partir d’une plus grande conscience du mystère qui est célébré et de sa relation avec l’existence quotidienne. » (n°55)

Aujourd’hui, le motu proprio répond au désir du cœur inquiet de nombreux prêtres. S’ils se reconnaissent comme serviteurs de la part du troupeau qui leur est confiée, ils sont aussi et d’abord les amis de Dieu, et ils ont besoin de le rencontrer, de se nourrir de lui à travers la célébration de la liturgie.

Travailler à recentrer cette célébration sur le mystère, tout en conservant les acquis de la réforme, apparaît donc comme un soutien à la vie spirituelle des prêtres, comme l’accueil aussi d’un sensus fidelium auquel le Pape François invite si souvent à être attentif, et enfin, comme un défi pour l’Église.

Ré-introduire ad libitum des gestes tels que les signes de croix, les génuflexions, les inclinations, permettre la prière de l’offertoire de la forme extraordinaire, ainsi que la possibilité de réciter le canon en silence, seraient des pas, simples à mettre en œuvre dans la forme ordinaire.

Benoît XVI ouvrait une voie en ce sens en écrivant aux évêques : « Dans la célébration de la Messe selon le Missel de Paul VI, pourra être manifestée de façon plus forte que cela ne l’a été souvent fait jusqu’à présent, cette sacralité qui attire de nombreuses personnes vers le rite ancien. »

Récemment un missionnaire en pays asiatique écrivait à propos des chrétiens qui l’avaient sollicité pour célébrer la Messe en forme extraordinaire : « Ils aiment à la fois célébrer Dieu par un rite soigné, et être reliés via cette forme liturgique qui a nourri tant de saints à une Église universelle dont l’histoire est longue et riche, bien antérieure à son arrivée récente dans le pays. » Ne parlons pas du missionnaire pour qui la célébration, même en latin, est plus confortable que dans la langue du pays.

N’est-il pas réconfortant de retrouver en Asie les mêmes sentiments que chez les prêtres venus apprendre la forme extraordinaire à Fontgombault ? Ce trésor, cette histoire longue et riche qu’ils rencontrent, c’est l’universalité de l’Église qui, présente dans une civilisation, dans un temps et dans un lieu, domine les civilisations, les temps et les lieux.

Cette Église qui est, selon l’enseignement de Lumen Gentium, Mystère et Sacrement, voit cette richesse et en même temps cette tension de son être se refléter dans sa liturgie en deux ethos célébratoires, le mystérique et le social, (8) la forme extraordinaire, et la forme ordinaire. Elle ne peut se résoudre à les laisser s’opposer. Aussi le plus beau fruit du motu proprio est-il probablement encore à venir. Il naîtra du refus d’un « missel d’avant » et d’un « missel d’après ». Nullement envisagée par les Pères conciliaires, l’existence de deux formes du rite romain appelle une convergence, un enrichissement mutuel souhaité par le Pape Benoît pour le bien de l’Église et de sa Liturgie et qui répond aux paroles même du Fils : « Que tous soient un ! » (Jn 17,1). Alors tous pourront faire leurs les paroles prononcées par le pape Benoît à l’Abbaye de Heiligenkreuz : « Je vous demande : célébrez la sainte liturgie en ayant le regard tourné vers Dieu dans la communion des Saints, de l’Église vivante de tous les lieux et de tous les temps afin qu’elle devienne l’expression de la beauté et de la sublimité de ce Dieu ami des hommes ! » (Benoît XVI, discours du 9 septembre 2007 à l’Abbaye de Heiligenkreuz.)
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notes:

(1) : Réunion au Palais du Saint-Office le 16 novembre 1982 au « sujet des questions liturgiques » (Cf Claude Barthe, La messe à l’endroit,p. 50)

(2): Hélène Lubienska de lenval, l’entrainement à l’attention, Spes (Centre d’études pédagogiques) Paris, 1953. p. 85-86)

(3): Cardinal Joseph Ratzinger, Lettre au professeur Barth du 23 juin 2003.

(4): Dom Antoine Forgeot, Préface au fascicukle Apprendre la célébration de la messe basse selon le Miselle de 1962, par l’abbé pierre-Emmanuel Desaint, Editions Petrus a stella, Abbaye Notre Dame de Fontgombault 2009

(5): dans la lettre du cardinal Ratzinger accompagnant le motu proprio, et adressée aux évêques, il est écrit: « l’histoire de la liturgie est faite de croissance et de progrès, jamais de rupture. Ce qui était sacré pour les générations précédentes reste grand et sacré pour nous, et ne peut à l’improviste se retrouver totalement interdit, voire considéré comme néfaste. il est bon pour nous tous, de conserver les richesses qui ont grandi dans la foi et dans la prière de l’Eglise et de leur donner leur juste place. »

(6): (Entretien du Cardinal Robert Sarah à La Nef n°285 Octobre 2016 p.15)

(7): benoît XVI, Lettre aux évêques accompagnant le motu proprio Sommorum Pontificum.

(8): Cf. François Cassingena-Trévedy, te igiture. Ad solem, Genève, 2007, ch; 6, p.81-82

[Jeannne Smits (blog)] Le 10e anniversaire du Motu proprio Summorum Pontificum : interventions du cardinal Müller et de Mgr Pozzo

SOURCE - Jeannne Smits (blog) - 15 septembre 2017

La première journée des célébrations marquant le 10e anniversaire du Motu proprio Summorum Pontificum a été consacrée à un colloque de l'association italienne lancée à l’initiative du père dominicain Vincenzo Nuara, Giovani e Tradizione, sur le thème « Une jeunesse renouvelée pour toute l’Eglise».

Une première impression ? Dans le grand amphithéâtre de l’université dominicaine de l’Angelicum, le premier rang rappelé en quelque sorte visuellement le rôle joué par la France dans la lutte pour le maintien de l’usus antiquior, le rite traditionnel latin aujourd’hui appelée « forme extraordinaire ». Si trois cardinaux – et c’est important en soi – avaient les places d’honneur, de part et d’autre, entourant également Mgr Guido Pozzo, secrétaire de la commission pontificale Ecclesia Dei, la présence des responsables des différents instituts, communautés, sociétés sacerdotales faisaient preuve de l’identité française de la majorité d’entre eux.

Ce sont les « historiques » – pas la Fraternité Saint Pie X et ses nombreuses communautés amies, qu’il serait indécent de ne pas nommer, mais qui n’avaient pas de raison directe d’être présents : la Fraternité Saint-Pierre avec l’abbé Berg, l’Institut du Christ Roi avec Mgr Wach, l’abbaye du Barroux avec dom Louis-Marien son père Abbé (et Sainte Marie de la Garde), les dominicains de Chéméré – la Fraternité Saint-Vincent-Ferrier est présente en force, autour de son supérieur le P. Dominique-Marie de Saint-Laumer –, dom Pateau pour l’abbaye de Fontgombault, la Fraternité Saint-Thomas-Becket, et j’en oublie. Egalement les Dominicaines du Saint-Esprit, institut qui, fidèle aux orientations de son fondateur le P. Berto, a toujours conservé la messe traditionnelle.

Le cardinal Burke a suivi l’ensemble des travaux : il prendra la parole plus tard au cours de ces journées. Le cardinal Müller, récemment et soudainement renvoyé de la Congrégation pour la Doctrine de la foi dont il était le préfet, était là le matin, prenant la parole pour une intervention remarquée. Le cardinal Sarah, présent lui aussi pendant l’ensemble des conférences, préfet de la Congrégation pour le Culte divin et la discipline des sacrements – à ce titre, sa participation était hautement significative – s’est exprimé pour sa part sur le silence dans la liturgie.

Du cardinal Gerhard Müller, on retiendra qu’il a d’emblée évoquer les « bénéfices apportés à l’Eglise » grâce au Motu proprio : « Pour cela nous sommes infiniment reconnaissants à Benoît XVI », a-t-il déclaré. Le thème central de son intervention : montrer que la liturgie est source de doctrine – Lex orandi, lex credendi. Ce caractère normatif implique évidemment la nécessité d’une rectitude doctrinale de l’ensemble des célébrations liturgiques dans le monde – implique ou exige… 

Contrairement à la Gnose qui prétend transmettre la connaissance à une élite, l’Eglise expose sa foi dans sa liturgie publique et sa liturgie développe la compréhension de la foi, a en substance expliqué le cardinal Müller, donnant l’exemple de la formule du baptême qui explicite le dogme de la Trinité. Il s’agit de découvrir ce qui est vrai : « La théologie n’est pas une construction théorique de la réalité », a insisté le cardinal en ajoutant que ni le sola fide, ni le sola Scriptura ne peuvent satisfaire le catholique, ni la conception luthérienne de la messe qui « élimine idée du sacrifice ». Pas plus qu’on ne peut donner une priorité à la « praxis » : le rôle de la théologie pratique est de « mettre en avant et de décrire les éléments constitutifs de la vie et de la foi de l’Eglise », y compris dans la liturgie, « source et sommet de la vie de l’Eglise».

A ce titre, a insisté le cardinal, « la loi de la prière doit stabiliser la foi » dans l’ensemble du monde. Récusant tout paléochristianisme « cher aux théologiens libéraux du XIXe siècle », le cardinal a longuement insisté sur la nécessité de la rectitude doctrinale de la liturgie qui s’appuie sur l'ensemble de la tradition: « La Parole et l’Esprit de la révélation est toujours contenu dans la liturgie qui exprime de manière objective, telle qu’exprimée par le magistère de l’Eglise de manière définitive. » A ce titre, devait-il rappeler, l’exactitude des traductions est très importante.

« L’écroulement de la liturgie » évoquée par Benoît XVI a entraîné l’écroulement de la foi, a conclu le cardinal, disant son espérance que « la liturgie grégorienne continue de la jeunesse à l’Eglise.»

Ces propos faisaient écho à ceux de Mgr Guido Pozzo qui a ouvert ses propos en rappelant que Summorum pontificum n’avait pas été une simple « concession aux traditionalistes » : se serait « réducteur et insuffisant de s’arrêter à ce type d’affirmation ». Comme les autres ecclésiastiques qui ont prient la parole jeudi, il a insisté sur le rôle de « réconciliation au sein de l’Eglise » qu'a voulu opérer le pape Benoît XVI.

Pour lui le bilan est « en grande partie positif : la méfiance réciproque s’est progressivement réduite, surtout en France et aux Etats-Unis ». Il a également salué « l’enthousiasme apostolique des Instituts » attachés aux rites traditionnels en donnant des exemples de développement du nombre de messes de formes extraordinaires dans des pays comme la France, l’Allemagne, les Etats-Unis, l’Italie.

« Mais cela ne signifie pas que tous les problèmes sont résolus », a-t-il reconnu. En certains lieux c’est le manque de prêtres qu'il explique, mais il n’a pas nié l’existence de « préjugé de caractère idéologique ou pastoral de la part des évêques » qui parfois reculent devant des groupes qu’ils jugent comme isolés par rapport à la vie pastorale locale. « Mais cet isolement n’est pas nécessairement lié à l’ancien rite mais à des raisons que chaque diocèse devrait examiner », a noté Mgr Pozzo.

Celui-ci a encore souligné la sacralité du rite traditionnel qui attire tant de jeunes, et sur sa capacité à servir d’« antidote contre l’arbitraire créativité et les éléments qui conduisent à oublier la nature sacrificielle de la messe au nom de l’accessibilité du sacrement».

Pour lui, donc, la messe traditionnelle n’est pas un « perturbateur ou une menace pour l’unité de l’Eglise mais un don » – voire une sorte de garantie.

Idée que l’on a entendue de la part de plusieurs orateurs ecclésiastiques lors du colloque – en cela ils n’étaient pas rejoints par les orateurs laïques – : « On ne peut exclure une convergence vers une forme unique du rite romain » au moyen d’une « croissance » dans l’Eglise tout entière « et non d’une imposition bureaucratique ». Il appelle en quelque sorte de ses vœux une « fécondation des deux formes » du rite latin « sur le socle de la tradition de l’Eglise».

C’est le refus d’une « opposition irréductible entre le monde pré-conciliaire et le monde post-conciliaire » mais aussi d’une liturgie dont la « communauté » deviendrait le « véritable sujet».

Renvoyant au catéchisme de l’Eglise catholique en son numéro 1069, Mgr Pozzo a tenu à rappeler que « la liturgie n’est pas faite pour le plaisir des prêtres… toute œuvre liturgique est Opera Christi ». Il s’agit de lutter contre l’autoréférentialité des chrétiens – un clin d’œil au vocabulaire du pape François pour rappeler que ce qui compte, ce sont les « catégories christologique du peuple, corps du Christ».

Ainsi, selon Mgr Pozzo, dans la liturgie, le « silence, les génuflexions, la référence, l’infinie distance qui sépare la Terre du ciel » sont essentielles. Il a même suggéré que cette manière de célébrer – que l'on retrouve évidemment de manière privilégiée – dans la forme extraordinaire « oppose une nouvelle barrière à la sécularisation » du monde et à « l’humanisme antichrétien de notre siècle. « Célébrer dans le rite antique, c’est garder l’espérance dans l’Eglise.»

Il a a conclu en insistant sur le fait que ce n’est pas la « nostalgie du passé » qui mobilise les fidèles attachés à la forme extraordinaire mais « l’orientation des âmes vers ce qui est pérenne et toujours actuel » : ainsi « les jeunes prêtres sont intéressés » par la célébration du rite traditionnel.

« Les difficultés ne doivent pas surprendre », a ajouté Mgr Pozzo qui voit leur source dans une certaine manière de comprendre Vatican II selon la « Vulgate » d’une discontinuité avec la tradition. Il estime que l’usus antiquior est « un trésor à garder et à transmettre sans référence idéologique d’où que ce soit».

[Russia Today] La messe en latin connaît un retour en grâce en France

SOURCE - Russia Today - 14 septembre 2017

Largement bannie par le concile Vatican II (1962-1965) puis peu à peu revenue en grâce sous le règne des papes successifs, la messe en latin semble redevenir à la mode. Sa fréquentation a presque doublé en France depuis une dizaine d'années.

Longtemps réservée aux catholiques traditionalistes, qui rejettent tout ou partie du concile Vatican II (1962-1965), la «forme extraordinaire du rite romain» dans laquelle la messe est principalement dite en latin semble revenir timidement à la mode chez les catholiques de France. 230 paroisses, sans compter celles de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X (FSSPX), toujours séparée du Saint-Siège, proposent aujourd'hui régulièrement ce type de célébration, très différente des messes classiques en français. Un chiffre qui reste toutefois très bas par rapport aux 13 000 paroisses que compte la France, mais qui a quasiment doublé en dix ans.

Banni par le pape Paul VI dans la foulée du concile Vatican II, l'usage du missel (livre de messe) ancien, en latin, a ensuite été à peine toléré. Jusqu'à ce que Jean Paul II, voulant ramener dans le giron romain les traditionalistes, demande en 1988 aux évêques d'accorder plus largement la possibilité de célébrer la messe en latin. En 2007, Benoît XVI a permis à chaque curé de la faire dire dans sa paroisse, ce qui a permis un développement plus large de cet usage.

Poursuivant un objectif de réconciliation entre le Vatican et le courant traditionaliste, le pape avait par ailleurs levé en 2009 l'excommunication prononcée en 1988 contre les évêques de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X Bernard Fellay, Alfonso de Galaretta, Bernard Tissier de Mallerais et Richard Williamson. Le pape François a poursuivi cette politique d'ouverture en reconnaissant le 4 avril 2017 comme valides et licites les mariages religieux prononcés par les prêtres de la FSSPX. Il avait auparavant accordé à tous les prêtres de la fraternité les pouvoirs de confesser les fidèles, de manière à assurer la «validité» du sacrement et à ne pas «laisser les personnes dans le doute». 

Ce rite ancien semble rencontrer un certain succès, notamment auprès des jeunes prêtres. 20% des séminaristes français sont aujourd'hui formés selon le missel ancien.