19 novembre 2017

[Terre de Mission - TV Liberté] Eglise en France : Il y a 50 ans, le 29 septembre 1967 naissait le MJCF

SOURCE - Terre de Mission - TV Liberté - 29 octobre 2017

Aujourd’hui président de Paix Liturgique, Christian Marquant, revient, comme il l’a fait dans le No 614 du 28 septembre 2017 de cette lettre électronique, sur la fondation du MJCF (Mouvement de la Jeunesse Catholique de France) le 29 septembre 1967. Quelques dizaines de jeunes du XIVéme arrondissement de Paris, issus des Scouts de France, prennent alors la décision de résister à ce qu’ils considèrent comme une dérive gauchisante du scoutisme tout en menant une réelle action missionnaire auprès des jeunes. C’est cette intuition-enthousiasme missionnaire conjugué à une résistance à l’apostasie et à la révolution ambiantes- qui se concrétisera dans la fondation officielle du MJCF le 7 juin 1970.

[FSSPX Actualités] Pays-Bas : la Fraternité restitue au culte catholique l’église Saint-Willibrord

SOURCE - FSSPX Actualités - 14 novembre 2017

Le 12 novembre 2017, au lendemain de la Saint-Martin, fête patronale de l’archidiocèse d’Utrecht, Mgr Bernard Fellay, Supérieur général de la Fraternité Sacerdotale Saint-Pie X, a réconcilié l’église Saint-Willibrord, située dans le cœur historique de la ville d’Utrecht.

Près de 600 fidèles venus des Pays-Bas, de Belgique, du Luxembourg et d’Allemagne, étaient présents. La cérémonie a débuté par le rite de réconciliation prévu dans le Pontifical romain pour rendre au culte catholique un édifice sacré, lorsque celui-ci a servi à un usage profane. L’évêque a d’abord procédé à la bénédiction de l’eau grégorienne, mélange d’eau, de vin, de sel et de cendres, pour ensuite en asperger les murs intérieurs ainsi que le pavement du sol en forme de croix, afin de purifier l’église de ses souillures profanes.

Dans son homélie, Mgr Fellay a rappelé que la beauté artistique de ce lieu de culte est un reflet de la beauté divine, dont l’âme chrétienne est aussi une image. Il a poursuivi en soulignant que cet édifice sacré est restitué à la liturgie traditionnelle pour laquelle il a été construit – liturgie qui « n’a jamais été abrogée », comme l’avait affirmé le pape Benoît XVI dans le Motu proprio Summorum pontificum, le 7 juillet 2007. La cérémonie s’est poursuivie avec la messe pontificale célébrée au faldistoire, avec la aprticipation des séminaristes de Zaitzkofen. La liturgie fut rehaussée par le jeu magnifique de l'orgue et par la chorale.

Après un déjeuner qui a réuni la majeure partie des fidèles, la journée a été conclue par l'adoration eucharistique et la récitation du chapelet. C'est ainsi que l'église Saint-Willibrod a retrouvé sa destination initiale : le culte du vrai Dieu, l’unique Sauveur et Maître de toutes choses, Notre Seigneur Jésus-Christ.

L’église a été construite dans les années 1870, au moment du rétablissement de la hiérarchie catholique aux Pays-Bas. Nichée dans le centre historique d’Utrecht, c’est l'une des plus belles églises néo-gothiques du pays.

Très richement orné et en parfait état de conservation, le bâtiment restitue de manière unique l'esprit de l'art médiéval qui a précédé les destructions du calvinisme iconoclaste. De plus, les orgues monumentales, construites par Michaël Maarschalkerweerd, constituent l'un des attraits de l’édifice.

Dans la débâcle qui a suivi le concile Vatican II, il fut un temps question de détruire ce joyau. Sauvée du désastre par la ténacité du Père Winand Kotte, l'église a pu être classée monument historique et désignée comme projet-pilote pour la conservation du patrimoine architectural européen.

En rendant au vrai culte un joyau architectural consacré à saint Willibrord (657-739), premier évêque d'Utrecht, apôtre de la Frise et des Pays-Bas, la Fraternité Saint-Pie X illustre dans les faits la devise de son saint Patron : « omnia instaurare in Christo ».

[Paix Liturgique] La Messe de Paul VI: une hémorragie du sacré

SOURCE - Paix Liturgique - lettre n°620 - 13 novembre 2017

Après notre analyse du missel nouveau sous son aspect cérémonial (lire ici), nous allons consacrer la présente lettre et une lettre suivante au contenu même de ce missel promulgué le 3 avril 1969 et à ses déficiences du point de vue doctrinal et spirituel. Des déficiences qui ont conduit, depuis 50 ans, à une véritable hémorragie du sacré.
Communion à Manille en janvier 2015 lors d'une visite du
Pape François : perte du sens du sacré, perte du sens eucharistique,
le triste fruit d'une réforme liturgique qui prétendait rendre
plus "compréhensible" les saints mystères.
I – Un arrière-fond œcuménique, mais en direction du seul protestantisme
L'œcuménisme, qui fut le mot-clé de Vatican II, n'a visé, en matière de liturgie, que le protestantisme. LeConsilium pour l'application de la réforme liturgique, dont Mgr Annibale Bugnini était le Secrétaire, a écarté immédiatement la velléité qu'il avait exprimée d'inviter des observateurs orthodoxes. En revanche, dès la session d'octobre 1966, cinq observateurs protestants assistèrent à ses assemblées : deux désignés par la Communion anglicane ; un par le Conseil œcuménique des Églises ; un par la Fédération luthérienne mondiale ; et un par la Communauté de Taizé (Max Thurian), qui assistèrent à toutes les réunions. Placer la révision totale de la liturgie romaine sous l'observation de représentants des communautés les plus critiques vis-à-vis du culte « papiste », était une révolution.

Ils furent officiellement consultés en diverses occasions. Par exemple, ce qui dans l'instruction Eucharisticum mysterium, du 25 mai 1967, concerne l'eucharistie dans une perspective œcuménique, fut rédigé « en tenant compte des remarques de frères non catholiques » (Jean-Marie Roger Tillard, La Maison-Dieu, 3ème trimestre 1967, p. 55). Plus généralement, leur influence, par souci d'« aller dans leur sens », s'est manifestée comme dans la rédaction des nouvelles collectes du sanctoral, pour lesquelles on a veillé « à supprimer autant que possible toute allusion à l'intercession des saints » (Pierre Jounel, La Maison-Dieu, 1er trimestre 1971, p. 182).

Mais le principal point de collaboration œcuménique fut la composition d'un nouveau lectionnaire dominical. Les observateurs protestants expliquèrent, par exemple, qu'ils étaient choqués que la liturgie traditionnelle utilisât des passages des Livres de la Sagesse pour les fêtes mariales (Pierre Jounel, "Le Culte de la Vierge Marie dans l'année liturgique", Paroisse et Liturgie 87, pp. 13-14), et on leur donna satisfaction. La question était : fallait-il enrichir le lectionnaire traditionnel ou en créer un complètement nouveau ? Un enrichissement dans la ligne de la tradition, par des systèmes de lectures complémentaires anciennement en usage dans certains lieux fut envisagé, mais le P. Cipriano Vagaggini parvint à convaincre ses confrères qu'une refonte totale était nécessaire. 

Au total, le nouveau lectionnaire fut donc organisé ainsi : 
  1. Le lectionnaire des dimanches et fêtes introduit le principe de trois lectures, avec une lecture semi-continue des épîtres et des évangiles en deux cycles indépendants.
  2. Le lectionnaire férial, avec deux lectures, la première lecture étant établie selon un cycle de deux ans, l'évangile selon un cycle annuel. 
  3. Le lectionnaire des saints, avec deux lectures. Seuls les textes qui se réfèrent strictement à tel saint sont, de fait, obligatoires. Et dans les lectures accompagnant les sacrements, baptêmes, mariages, ou les funérailles, règne la liberté. 
C'est en définitive, une tradition plus que millénaire qui fut subvertie, avec le déclassement de toute une lignée de commentaires anciens (saint Bonaventure) ou modernes (Dom Guéranger), qui s'étaient reportés à ce vénérable lectionnaire romain.
II – Une moindre expression de la présence réelle
Ce contexte œcuménique en direction du protestantisme a pour effet de souligner une faible révérence vis-à-vis de la présence réelle dans l'eucharistie. Cela résulte d'un ensemble de transformations.

On note ainsi la réduction des génuflexions du prêtre après la consécration (douze dans le missel tridentin, trois dans le missel nouveau).

Est supprimée la jonction obligatoire du pouce et de l'index de chaque main après la consécration et jusqu'à la purification qui suit la communion. Cette pratique permettait d'éviter que des parcelles d'hostie, qui auraient pu se coller aux doigts, ne tombent. Le frottement de ces deux doigts, par précaution, au-dessus du calice, après chaque contact avec l'hostie, n'existe plus. Non plus que la collecte des parcelles qui pourraient se trouver sur le corporal, avec la patène, pour les faire tomber dans le calice, avant la communion au Précieux Sang. Enfin, la purification des doigts, au moyen du vin et de l'eau, après la distribution de la communion, est supprimée. 

Il n'est plus obligatoire que la coupe du calice et du ciboire, de même que l'intérieur de la patène soient dorées en l'honneur des espèces saintes. Une seule nappe est nécessaire sur l'autel, et non les trois nappes traditionnelles qui pouvaient absorber le vin consacré s'il venait à se renverser. La pale recouvrant le calice pour éviter que des poussières ou insectes n'y tombent est devenue facultative.

Le récit de l'Institution apparaît davantage, dans le missel nouveau, comme la narration d'un événement passé qu'une intimation sur le pain et le vin présents sur l'autel, dans la mesure où les caractères typographiques utilisés pour les paroles consécratoires sont identiques à ceux qui précèdent et à ceux qui suivent, alors que, dans le missel traditionnel, ces mêmes paroles sont imprimées avec des caractères nettement plus gros. De même, alors que dans le missel traditionnel, le Hoc est enim Corpus… et le Hic est enim calix… sont séparés de ce qui précède par un point à la ligne, dans le missel nouveau, ces paroles sont introduites par deux points à la ligne, comme introduisant une citation narrative.

La prière Perceptio Corporis tui, la plus révérencielle parmi les prières de préparation à la communion – « Que la communion à votre Corps et à votre Sang, Seigneur Jésus Christ, que j'ose recevoir malgré mon indignité, n'entraîne pour moi ni jugement ni condamnation… » – est omise par le nouveau missel. 

La modification la plus importante du point de vue du signe et de ses conséquences sur la révérence et la foi des fidèles, est l'introduction de la communion dans la main pour les fidèles. C'est à partir de 1965/1966, sans aucune autorisation, que la communion a commencé à être donnée dans la main, abus couvert par les conférences des évêques. Le Saint-Siège organisa alors une étrange enquête auprès des évêques du monde pour savoir si cette pratique « sauvage » était ou non légitime. Les réponses communiquées par les évêques furent à une nette majorité négatives : la communion dans la main n'était pas légitime. Cependant, l'Instruction Memoriale Domini du 29 mai 1969 la fit accéder au statut d'« exception » : la communion traditionnelle à genoux et sur les lèvres restait en soi la règle, mais le Saint-Siège s'en remettait au jugement des conférences épiscopales pour permettre la communion dans la main. Et l'abus, devenu « exception », se transforma rapidement en règle : la presque totalité des conférences adoptèrent ce nouveau mode de réception de la communion. Concrètement, réalisée au sein de la modernité, cette réception de l'hostie consacrée dans la main brisait une longue tradition de respect religieux et conduisait à la banalisation d'un des moments liturgiques les plus importants et les plus marquants pour les fidèles qui participent aux saints mystères. 
III – Le prêtre hiérarque devient prêtre président
Paradoxalement, dans la liturgie réformée, la distinction entre le président et les fidèles s'est accentuée. Les formes cultuelles traditionnelles fondaient en effet tous les intervenants dans un même ensemble ritualisé. Le faible ritualisme des cérémonies nouvelles comme la part importante des libres interventions du célébrant laissent une place considérable à son « jeu » personnel. Sa présence, dans un acte cultuel, tout entier en langue vernaculaire et comportant une part d'improvisation, est beaucoup plus marquée que dans la forme traditionnelle.

Dans la messe nouvelle, l'officiant est davantage président que hiérarque intercédant pour le peuple. La distinction sacramentelle entre le prêtre et les ministres et fidèles est moins marquée, comme il résulte d'un ensemble de détails : le Confiteor du début de la messe est commun à tous, ensuite de quoi le prêtre ne donne plus l'absolution, alors qu'il y a un Confiteor réservé au prêtre, suivi de celui des ministres et de l'absolution du prêtre, dans le missel ancien. Cette demande de purification de l'âme du ministre était redoublée par deux oraisons prononcées par le prêtre, l'une en montant à l'autel, issue du Sacramentaire lénonien (« Ôtez de nous, nos fautes, nous vous en prions, Seigneur »), l'autre en s'inclinant devant lui (« Nous vous prions, Seigneur, par les mérites de vos saints dont nous conservons ici les reliques, et de tous vos saints de daigner me pardonner tous mes péchés »). L'ancienne distinction entre la communion du prêtre et celle des fidèles (le prêtre prononçait trois fois pour lui le Domine non sum dignus…, communiait au Corps et au Sang, puis se retournait vers les fidèles, qui récitaient eux aussi trois fois le Domine non sum dignus…) est abolie : le prêtre dit avec le peuple, une fois, Seigneur je ne suis pas digne de te recevoir…, communie, et la communion des fidèles commence.

En ce qui concerne les servants, il y a une inversion. Dans la messe traditionnelle, ils peuvent être des laïcs, mais ils sont assimilés à des clercs le temps de la célébration. Dans la messe nouvelle, les ministres de l'autel restent clairement des laïcs, ce qui laïcise la célébration. Cela va très loin : le motu proprio Ministeria quaedam de Paul VI, du 15 août 1972, qui a supprimé les ordres mineurs et le sous-diaconat, n'a laissé subsister que deux ministères de lecteur et d'acolyte, réservés aux hommes, mais qui restent des fidèles laïcs. En toute hypothèse, les divers services liturgiques rendus lors de la messe, lectures, intentions de la prière universelle, direction des chants de l'assemblée, monitions et commentaires, distribution de la communion comme ministre extraordinaire, le sont par des fidèles, en tant que laïcs. Cela étant confirmé par le fait qu'ils sont aussi bien des hommes que des femmes, lesquelles, à ce jour du moins, ne peuvent pas entrer dans la cléricature.

Concernant le service immédiat de l'autel, les instructions Liturgicæ instaurationes, du 5 septembre 1970,Inæstimabile donum, du 3 avril 1980, avaient rappelé l'interdiction du service des femmes à l'autel. Malgré tout, la pratique des filles enfants de chœur se répandait de plus en plus. Alors, selon le processus habituel, on est passé de l'interdiction à la permission exceptionnelle de qui était déjà, en réalité, l'usage commun : une réponse de la Congrégation pour le Culte Divin du 15 mars 1994 précisait que le principe restait identique (« Il sera toujours opportun de suivre la noble tradition du service de l'autel confié à de jeunes garçons »), mais qu'il revenait à chaque évêque, s'il le jugeait bon, d'autoriser ce service au titre d'une « députation temporaire ». Une fois de plus l'abus, requalifié d'« exception », est pratiquement devenu la règle.
IV – Moins de transcendance, plus d'« insertion dans la vie »
Le thème d'une participation active de tous les baptisés allait de pair avec celui de l'adaptation des textes, gestes, symboles pour une meilleure compréhension du message. La liturgie devait être plus pédagogique pour les hommes d'aujourd'hui (Sacrosanctum Concilium, n. 34). Cela montre une étrange méconnaissance des signes des temps : nos contemporains, privés de ce patrimoine symbolique par la réforme, le recherchent dans les liturgies orientales, et au fur et à mesure qu'elle redevient accessible, tout simplement dans la liturgie traditionnelle.

Le passage d'une langue sacrée à une langue d'usage profane (et purement profane, sans la distance que donne une version ancienne comme, par exemple, chez les anglicans, le Book of Common Prayer, ou la Bible du Roi Jacques, ou le slavon d'Église, chez les orthodoxes et certains uniates russes) y contribue grandement. D'un discours dans une langue proprement liturgique on est passé à un discours sur un registre inférieur, qui retrouve au mieux un peu de sacralité par le « ton curé » du célébrant, mais qui est la plupart du temps totalement banalisé.

La qualité des expressions des prières nouvelles, rendues volontairement accessibles aux publics visés, accentue cette impression et va parfois jusqu'à dévaluer le message. Ainsi, dans la prière eucharistique pour des circonstances particulières : « [Jésus] qui se tient au milieu de nous, quand nous sommes réunis en son nom : comme autrefois pour ses disciples, il nous ouvre les Écritures et nous partage le pain ». Dans la première prière eucharistique pour les assemblées d'enfants : « Un soir, en effet, juste avant sa mort, Jésus mangeait avec ses Apôtres. Il a pris du pain sur la table. Dans sa prière, il t'a béni. Puis il a partagé le pain en disant à ses amis :… ». Dans la deuxième prière pour enfants : « Oui, Père très bon, c'est une fête pour nous ; notre cœur est plein de reconnaissance ». Ou encore : « Il est venu arracher du cœur des hommes le mal qui empêche l'amitié, la haine qui empêche d'être heureux ». Dans la troisième : « Nous pouvons nous rencontrer, parler ensemble. Grâce à toi, nous pouvons partager nos difficultés et nos joies ».

Qui plus est, contrairement, en effet, à ce que pratique la liturgie romaine traditionnelle, presque tout est désormais dit à haute voix, notamment la prière eucharistique. Or, le silence du canon, attesté au IXème siècle, servait dans la liturgie latine d'iconostase morale. Le « secret » de l'action sacrée était l'une des grandes caractéristiques romaines, image de la prière silencieuse du Christ marchant au sacrifice. Désormais, cette barrière mystérieuse n'existe plus, la diction à haute voix soulignant, par ailleurs, la forme assez commune du discours. On en retire l'impression de « bavardage continuel », repoussant tout silence de recueillement. Ceci d'autant plus que le célébrant, volens nolens, s'attribue à lui-même la cérémonie comme un long discours personnel.

On notera aussi une accentuation qui tient au fait que la théologie des années cinquante et soixante avait été marquée par sa découverte naïvement admirative des sciences humaines. Le phénomène s'est traduit en liturgie par le désir de se montrer en lien avec les réalités terrestres. La poignée de main échangée par les participants à l'eucharistie avant la communion souligne leur solidarité. Les « eucologes » qui remplacent l'offertoire, valorisent la signification du pain et du vin comme « fruits de la terre et du travail des hommes ».

Ces affaissements du sacré sont ainsi le fait des nombreux éléments profanes introduits dans la célébration : l'intervention d'hommes et femmes en costume de ville pour faire les lectures ou pour donner la communion comme ministres extraordinaires ; la poignée de main ou le baiser sur les deux joues en guise de signe de paix ; le souhait d'un bon dimanche aux paroissiens au moment du renvoi, comme le fait le boulanger-pâtissier à ses clients.

Il faut d'ailleurs insister sur le fait que la généralisation de la célébration intentionnellement face au peuple concourt grandement à une baisse rituelle. Cette forme de célébration s'était beaucoup répandue au début des années 60, pour devenir quasi générale vers 1964-1965, de sorte que la réforme conciliaire n'a même pas eu à légiférer sur ce point. On pourrait, au reste, soutenir que les textes la considéraient théoriquement comme une exception (1), laquelle était déjà devenue quasiment la règle. La célébration nouvelle, avec l'autel-table rapproché des fidèles, sur lequel sont accomplis à la vue de tous des gestes assez communs, fait pratiquement corps avec le face au peuple, comme le soulignent les réactions violentes que produisent toute invitation à l'abandonner (2).

Alors que les liturgies traditionnelles, latines ou grecques, font toucher le surnaturel, paradoxalement, en soulignant dans leurs gestes et leurs paroles le caractère transcendant du mystère qu'elles dévoilent en le voilant, par une sorte de jeu continuel d'éloignement/rapprochement (3), de toutes ces « insertions dans la vie » pratiquées par la réforme, il résulte clairement une impression de rabaissement de la transcendance du message.
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(1) Voir Cyrille Dounot, « Plaidoyer pour la célébration ad orientem », L'Homme nouveau, 3 décembre 2016, p. 11.
(2) Voir celles provoquée par le discours prononcé le 5 juillet 2016 par le cardinal Robert Sarah, Préfet de la Congrégation du culte divin, ouvrant à Londres le colloque Sacra Liturgia.
(3) Voir Martin Mosebach, La liturgie et son ennemi, Hora Decima, 2005.

14 novembre 2017

[L'Homme Nouveau] Amoris laetitia : le Cardinal Burke en appelle au Magistère de Pierre

SOURCE - Cardinal Raymond Burke / propos recueillis par Edward Pentin / présentation par Abbé Claude Barthe - 14 novembre 2017

Sortir des ambiguïtés en s’appuyant sur le charisme de Pierre. Un an après, jour pour jour, la publication de leurs dubia au Pape, le cardinal Burke s’exprime à nouveau publiquement, en demandant solennellement au Pape de faire ce pour quoi il a été appelé au Siège de Pierre : confirmer ses frères dans la foi « par une manifestation claire de la doctrine concernant la morale chrétienne et le sens de la pratique sacramentelle de l’Église » (entretien avec Edward Pentin, dans National Catholic Register de ce jour).

Il rappelle l’immense confusion consécutive à l’exhortation Amoris lætitia, suscitant, de la part des évêques eux-mêmes, des interprétations opposées, certaines allant notoirement contre la foi catholique. Il explique que la clarté est consubstantielle à l’enseignement de foi donné avec autorité au nom du Christ.

Depuis un an, le Pape n’a jamais répondu, ni à la demande des cardinaux, ni à aucune autre demande similaire, son approbation de l’interprétation des évêques de la province de Buenos-Aires ne pouvant constituer une réponse. L’ambiguïté demeure. La confusion s’étend. Volontairement ?

Cette ambiguïté, dit le cardinal avec la plus grande force, n’engendre rien moins qu’un processus de « subversion des parties essentielles de la Tradition ». Elle met en péril l’enseignement permanent de l’Église, notamment sur les sacrements. En outre, si la conscience subjective devient la norme ultime, c’est toute la morale et toute la pratique sacramentelle qui se défont, et jusqu’à la notion même de sacrement.

En choisissant cette forme indirecte de correctio fraterna le cardinal présente en quelque sorte au Pape une magnifique occasion de se ressaisir par le haut, de manière pétrinienne. Ce faisant, il touche au cœur du problème magistériel d’aujourd’hui : les ambiguïtés mortifères du « pastoral » qui affligent l’Église. De l’enseignement « pastoral » ambigu, le cardinal Burke en appelle au Magistère de Pierre.

Abbé Claude Barthe
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Votre Éminence, où en sommes-nous après que vous avez, ainsi que le cardinal Walter Brandmüller et les deux cardinaux récemment décédés, Carlo Caffarra et Joachim Meisner, rendu publiques les dubia voici un an cette semaine ?
Cardinal Raymond Burke : Un an après la publication des dubia sur Amoris Lætitia, qui sont restés sans réponse de la part du Saint-Père, nous constatons une confusion croissante sur les manières d’interpréter l’Exhortation apostolique. C’est pourquoi notre préoccupation sur la situation de l’Église et pour sa mission dans le monde, est devenue encore plus pressante. Je demeure, bien sûr, en communication régulière avec le cardinal Brandmüller sur ces affaires des plus graves. Et nous restons, tous les deux, en profonde union avec les feus cardinaux Joachim Meisner et Carlo Caffarra, décédés au cours de ces derniers mois. Ainsi,j'avertis à nouveau sur la gravité d’une situation qui ne cesse d’empirer.
Beaucoup de choses ont été dites sur les dangers que présente la nature ambiguë du chapitre VIII d’Amoris Lætitia, en soulignant qu’il est ouvert à beaucoup d’interprétations. Pourquoi la clarté est-elle si importante ?
La clarté d’un enseignement n’implique pas une quelconque rigidité qui empêcherait les gens d’emprunter le chemin de l’Évangile. Bien au contraire, elle nous fournit la lumière nécessaire pour accompagner les familles sur le chemin du disciple chrétien. C’est l’obscurité qui nous empêche de voir ce chemin et qui fait obstacle à l’action évangélisatrice de l’Église, comme Jésus l’a dit : « la nuit vient, où personne ne peut travailler » (Jn 9, 4).
Pourriez-vous nous en expliquer davantage sur la situation actuelle à la lumière des dubia?
La situation actuelle, loin d’amoindrir l’importance de nos questions, les rend encore plus pressantes. Il ne s’agit pas, comme il a été dit, d’une « ignorance affectée » [can 1325], qui ne soulève des doutes que parce qu’elle n’est pas disposée à recevoir un enseignement donné. La préoccupation était plutôt et est toujours de déterminer avec précision ce que le Pape veut enseigner comme Successeur de Pierre. Ainsi, nos questions ne sont soulevées que parce que nous reconnaissons le ministère pétrinien que le Pape a reçu du Seigneur dans le but de confirmer ses frères dans la foi. Le Magistère est un don de Dieu à l’Église pour apporter la clarté sur des points qui concernent le dépôt de la foi. Par leur nature même, des affirmations qui manquent de cette clarté ne sauraient être qualifiées d’expression du Magistère.
En quoi est-il dangereux, selon vous, qu’il y ait des interprétations divergentes d’Amoris Lætitia, en particulier sur l’approche pastorale envers ceux qui vivent dans des unions irrégulières, et particulièrement sur divorcés remariés civilement qui ne vivent pas dans la continence et reçoivent la Sainte Communion?
Il est évident que certaines dispositions d’Amoris Lætitia, relatives à des aspects essentiels de la foi et de la pratique de la vie chrétienne, ont reçu des interprétations variées qui sont divergentes et parfois incompatibles les unes avec les autres. C’est un fait incontestable qui confirme que ces instructions sont ambivalentes, qu’elles permettent des lectures variées, beaucoup d’entre elles se trouvant être en opposition avec la doctrine de l’Église. La question que nous avons soulevée, en tant que cardinaux, concerne ce que le Saint-Père a exactement enseigné et comment ses enseignements s’harmonisent avec le dépôt de la foi, étant donné que le magistère « n’est pas au-dessus de la Parole de Dieu, mais il est à son service, n’enseignant que ce qui a été transmis, puisque par mandat de Dieu, avec l’assistance de l’Esprit Saint, il écoute cette Parole avec amour, la garde saintement et l’expose aussi avec fidélité, et puise en cet unique dépôt de la foi tout ce qu’il propose à croire comme étant révélé par Dieu » (Concile Vatican II, constitution dogmatique Dei Verbum, n. 10).
Le Pape n’a-t-il pas dit clairement sa position dans sa lettre aux évêques d’Argentine dans laquelle il déclare qu’il n'y a « pas d’autre interprétation » que les directives que ces évêques ont publiées – directives qui laissent ouverte la possibilité pour des couples non mariés et actifs sexuellement, de recevoir la Sainte Eucharistie?
Contrairement à ce que certains ont prétendu, nous ne pouvons pas considérer la lettre du Pape aux évêques de la région de Buenos Aires, écrite peu avant d’avoir reçu les dubia, et qui contient des commentaires sur les directives pastorales de ces évêques, comme une réponse adéquate aux questions posées. D’une part, ces directives peuvent être interprétées de différentes manières. D’autre part, il n’est pas évident que cette lettre constitue un texte magistériel dans lequel le Pape ait voulu s’adresser à l’Église universelle en tant que Successeur de Pierre. Le fait est qu’on n’a eu d’abord connaissance de cette lettre que parce qu’elle a été divulguée par une fuite à la presse – elle n’a été rendue publique par le Saint-Siège que plus tard –, et cela soulève un doute raisonnable sur l’intention du Saint-Père de s’adresser à l’Église universelle. De plus, il serait tout à fait étrange – et en contradiction au désir explicitement formulé par le Pape François, de laisser aux évêques de chaque pays le soin de l’application concrète d’Amoris Lætitia (cf. Amoris Lætitia, n. 3) – qu’il puisse imposer à l’Église universelle des directives concrètes qui ne sont que celles d’une région particulière. Et les dispositions différentes promulguées par divers évêques dans leurs diocèses, de Philadelphie à Malte, devraient-elles toutes être considérées comme invalides ? Un enseignement qui n’est pas suffisamment déterminé, eu égard à son autorité et à son contenu réel, ne peut pas jeter un doute sur la clarté de l’enseignement constant de l’Église qui, dans tous les cas, demeure toujours la norme.
Êtes-vous aussi inquiet du fait que des évêques de certaines conférences épiscopales qui permettent à certains divorcés remariés vivants more uxorio (c’est-à-dire en ayant des relations sexuelles) de recevoir la Sainte Communion sans avoir la ferme intention de s’amender, sont en contradiction avec les précédents enseignements de papes, et notamment de l’Exhortation apostolique Familiaris Consortio du pape saint Jean-Paul II?
En effet, les dubia ou questions demeurent posés. Ceux qui affirment que la discipline enseignée dans Familiaris Consortio au n. 84 a changé, se contredisent entre eux quand ils en expliquent les raisons et les conséquences. Certains en sont venus jusqu’au point de dire que des divorcés engagés dans une nouvelle union et qui continuent à vivre more uxorio, ne se trouvent pas dans une situation objective de péché mortel (citant Amoris Lætitia n. 303). D’autres nient cette interprétation (citant Amoris Lætitia n. 305 à l’appui), mais laissent entièrement au jugement de la conscience de déterminer les critères d’accès aux sacrements. Il semble que le but de ces interprètes est d’arriver, par tous les moyens, à un changement de la discipline, et que les moyens qu’ils allèguent pour y parvenir sont sans importance. Ils ne se sont pas non plus préoccupés de mettre grandement en danger des points essentiels du dépôt de la foi.
Quel effet palpable de ce mélange d’interprétations?
Cette herméneutique de la confusion a déjà produit un triste résultat. De fait, l’ambiguïté sur un point concret de la pastorale pour la famille, a conduit certains à proposer un changement de paradigme de toute la pratique morale de l’Église, dont les fondements ont été enseignés avec autorité par saint Jean-Paul II dans son encyclique Veritatis Splendor.

Vraiment, un processus a été mis en mouvement qui est une subversion de parties essentielles de la Tradition. Pour ce qui est de la morale chrétienne, certains prétendent que les normes morales absolues doivent être relativisées et qu’on doit accorder à la conscience subjective et autoréférentielle la primauté – qui sera au bout du compte équivoque – dans tout ce qui touche aux affaires de morale. Ce qui est donc en jeu n’est d’aucune manière un élément secondaire du kérygme, c’est-à-dire du message fondamental de l’Évangile. Ce dont nous parlons c’est de savoir si la rencontre d’une personne avec le Christ peut ou ne peut pas, avec la grâce de Dieu, donner forme à un chemin de vie chrétienne afin d’être en harmonie avec le sage plan du Créateur. Pour comprendre jusqu’où vont ces changements, il suffit de réfléchir à ce qui pourrait arriver si un tel raisonnement s’appliquait à d’autres cas, comme par exemple celui d’un médecin pratiquant des avortements, ou celui d’un homme politique appartenant à un réseau de corruption, ou encore celui d’une personne souffrante décidant de faire une demande de suicide assisté…
Certains ont dit que l’effet le plus pernicieux de tous, c’est qu’il représente une attaque contre les sacrements aussi bien que contre l’enseignement moral de l’Église. Comment peut-il en être ainsi?
Au-delà du débat sur la morale, le sens de la pratique sacramentelle dans l’Église s’érode de plus en plus, particulièrement pour ce qui est des sacrements de la Pénitence et de l’Eucharistie. Le critère décisif pour l’admission aux sacrements a toujours été la cohérence entre le mode de vie d’une personne et les enseignements de Jésus. Si, au lieu de cela, le critère décisif devait devenir celui de l’absence de culpabilité subjective chez une personne – comme l’ont suggéré certains interprètes d’Amoris lætitia – cela ne changerait-il pas la nature même des sacrements ? En réalité, les sacrements ne sont pas des rencontres privées avec Dieu ni des moyens d’intégration sociale dans une communauté. Disons plutôt qu’ils sont les signes visibles et efficaces de notre incorporation au Christ et à son Église, et dans et par lesquels l’Église professe publiquement sa foi et l’active. Dès lors, en transformant la culpabilité subjectivement diminuée d’une personne en critère décisif pour l’admission aux sacrements, on met en danger la regula fidei elle-même, la règle de la foi que les sacrements proclament et actualisent non seulement par des mots mais par des gestes visibles. Comment l’Église pourrait-elle continuer à être le sacrement universel du salut si le sens même des sacrements était vidé de son contenu ?
Bien que vous-même et beaucoup d’autres – y compris les 250 universitaires et prêtres qui ont diffusé une correction filiale – ayez clairement de très graves pressentiments sur les effets de ces passages d’Amoris lætitia, et du fait que vous n’avez reçu à ce jour aucune réponse du Saint-Père, allez-vous lui lancer un ultime appel ?
Oui, pour ces graves raisons et un an après avoir rendu publiques les dubia, je m’adresse de nouveau au Saint-Père et à toute l’Église, en soulignant combien il est urgent qu’en exerçant le ministère qu’il a reçu du Seigneur, le Pape puisse confirmer ses frères dans la foi en exprimant clairement l’enseignement sur la morale chrétienne et sur la signification de la pratique sacramentelle de l’Église

13 novembre 2017

[Rivarol] Abbé Ricossa: «La franc-maçonnerie et le modernisme ont les mêmes méthodes et le même but»

SOURCE - Abbé Ricossa - propos recueillis par Jérôme Bourbon - Rivarol - 15 novembre 2017

Le directeur de la revue Sodalitium, l’abbé italien Francesco Ricossa, donne chaque année à Paris depuis une décennie une série de conférences de haut niveau sur une question importante de l’actualité religieuse ou de la doctrine catholique. A l’occasion du troisième centenaire de la naissance de la franc-maçonnerie moderne, il va ainsi donner le 26 novembre (voir les horaires détaillés dans notre agenda) une série d’instructions, chacune suivie de questions de la salle, sur ce phénomène, son origine, sa doctrine, ses ramifications, son infiltration et son influence dans les milieux “catholiques” tant modernistes que traditionalistes. Nous lui posons donc des questions sur ce sujet essentiel mais aussi sur des thèmes d’actualité. 
RIVAROL : Que pensez-vous de la « correction filiale » adressée à Bergoglio à la suite de « l’exhortation apostolique » Amoris Laetitia ? Ce document, signé par des conciliaires conservateurs et le supérieur général de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie X, qui recense sept hérésies dans Amoris Laetitia, n’a jusqu’à ce jour provoqué aucune réaction officielle du Vatican. 
Abbé Francesco RICOSSA : Amoris Laetitia, d’un point de vue technique, n’est pas une encyclique mais une exhortation post-synodale. Comme souvent je partage la critique contre cette exhortation, mais je ne peux pas être d’accord avec l’initiative. Je ne peux pas partager le fait que l’on prétend défendre la doctrine de l’Église en s’appuyant explicitement sur l’enseignement de Paul VI et de Jean-Paul II, sur Vatican II, ni approuver le fait que ce document se présente comme une correction filiale et reconnaît la légitimité de Bergoglio. Car c’est se placer dans une position insoutenable, celle de ceux qui refusent le magistère de l’Église, puisqu’ils considèrent que Bergoglio en est le chef, et qui, par conséquent, se refusent d’obéir à ce qu’ils considèrent être l’autorité légitime. Ils se placent même au-delà des “cardinaux” qui ont exprimé des dubia, des doutes ; ces derniers demandaient au “magistère” un éclaircissement sur un document “magistériel” tandis que les signataires de la « correction filiale » se permettent de refuser un document qu’ils considèrent être du magistère. 
R. : Cependant les signataires affirment que leur « correction filiale » ne remet pas en cause l’infaillibilité pontificale.
Abbé F. R. : Qu’il s’agisse d’un document infaillible ou non, le catholique filialement doit embrasser le magistère. Il ne peut pas faire le tri entre ce qui est infaillible et ce qui ne l’est pas. Tout au plus peut-on demander un éclaircissement, comme les “cardinaux” l’ont fait. Mais on ne peut pas accuser d’hérésie un document officiel du magistère. Même les anciens théologiens ayant posé l’hypothèse d’un pape hérétique supposaient toujours que le pape était hérétique en tant que docteur privé. Ils ne pouvaient même pas imaginer, parce que c’est inimaginable, qu’il soit hérétique dans un magistère authentique et officiel. 
R. : Beaucoup de traditionalistes n’ont-ils pas une vision très minimaliste de l’infaillibilité pontificale?
Abbé F. R. : Oui, non seulement du dogme de l’infaillibilité, mais de la papauté dans son ensemble. De ce que sont les prérogatives du pape, et même de la sainteté de l’Église. En cela, paradoxalement, ils se rallient à toute la politique menée par Bergoglio qui consiste à détruire l’autorité du pape et de l’Église. Car que fait-il sinon condamner le magistère de l’Église et le rôle du pape, par exemple en exaltant Martin Luther ? L’un des signataires de la « correction filiale », le professeur De Mattei, que je connais bien, a écrit un livre traduit en français, dans lequel il dresse une liste de soi-disant erreurs des papes, depuis Saint Pierre jusqu’à aujourd’hui. C’est étonnant car les traditionalistes, finalement, s’accordent avec les modernistes pour prétendre que l’Église s’est toujours trompée. Ils ne sont simplement pas d’accord sur les points sur lesquels l’Église se serait trompée !
R. : Considérer qu’un vrai pape, le vicaire du Christ, le successeur de Pierre, puisse, tout en restant pape, canoniser des saints qui n’en sont pas, promulguer un concile œcuménique, un catéchisme, un code de droit canon qui contiennent des erreurs et des hérésies, promulguer un rite de la messe et un rituel des sacrements qui soient nocifs pour la foi, publier des encycliques et autres documents pontificaux qui enseignent des erreurs graves en matière de foi et de morale, poser des actes publics scandaleux comme la réunion d’Assise ou le baiser du Coran n’est-il pas étrange ? Saint Thomas d’Aquin enseigne dans La Somme théologique qu’un catholique qui vénérerait le tombeau de Mahomet commettrait un acte d’apostasie. Or quelle différence y a-t-il entre vénérer le tombeau de Mahomet et baiser le Coran comme le fit Jean Paul II en 1999 au Vatican ? La conception d’un pape faillible pouvant publiquement enseigner et encourager l’erreur et l’hérésie ne va-t-elle pas à angle droit contre Vatican I qui enseigne explicitement et infailliblement que le siège de Pierre est toujours resté pur de toute erreur…
Abbé F. R. : Oui, cela va contre Vatican I et contre tout ce que l’Église a toujours dit et affirmé.
R. : Si je puis me permettre, cette «correction filiale» a été également signée par un ancien sédévacantiste aujourd’hui septuagénaire, l’abbé Claude Barthe. C’est une pierre dans votre jardin, non ?
Abbé F. R. : Il est vrai que l’abbé Claude Barthe était un sédévacantiste complet. Il a cependant depuis rallié Ratzinger, en est devenu l’interprète plus ou moins autorisé. Il avait une certaine proximité avec lui. Je ne peux dire ce qu’il pense, mais l’ayant connu un petit peu, je crois qu’il a une conception gramscienne. Il voudrait arriver à gagner l’ambiance moderniste de façon intellectuelle, c’est l’idée selon laquelle il est possible de faire progresser l’idée traditionaliste pour réformer de l’intérieur. C’est un procédé qui ne me convainc pas, car nous sommes dans le domaine de la foi, et pas de la politique. D’ailleurs, ce procédé ne fonctionne pas. 
R. : C’est une forme d’entrisme ?
Abbé F. R. : Oui, mais ce sont là les arts des hommes du monde, pas des hommes de Dieu, me semble-t-il.
R. : Vous évoquiez Luther. Déjà l’année dernière, au Vatican à Saint-Pierre de Rome, Bergoglio avait fait un discours sous le regard bienveillant d’une statue de Luther pour commémorer le 500e anniversaire jour pour jour de la promulgation des 95 thèses luthériennes. Il ne s’est pas contenté de cela, il est depuis allé en Suède participer activement à des offices œcuméniques avec des pasteurs femmes, il continue de faire des déclarations très favorables à Luther. Que penser de tout cela ?
Abbé F. R. : En réalité dans pratiquement tous les diocèses il semble qu’un ordre vienne d’en haut pour que l’on commémore et fête la “Réforme”. La Cité du Vatican a même produit le 31 octobre un timbre sur lequel on peut voir Luther et Melanchthon, théologien et ami de Luther. Tout cela se fonde sur l’équivoque de ce document dans lequel luthériens et “catholiques” ont trouvé un accord au sujet de la justification. J’avais rédigé un article dans Sodalitium à cette occasion. Il est vrai que la doctrine de la miséricorde de Bergoglio ressemble fortement à la théorie de la justification de Martin Luther. Bergoglio a notamment essayé de faire comprendre aux confesseurs que l’homme est nécessairement pécheur, et par conséquent même si le pénitent n’avoue pas ses fautes, ne se repent pas, ne se corrige pas, la miséricorde de Dieu le couvre comme d’un manteau et pardonne toujours. C’est la même doctrine que Martin Luther, sous un autre nom. 

Bergoglio est luthérien, et ce n’est pas l’offenser que de le dire, puisqu’il ne cache pas sa dévotion envers ce personnage qui a été un ennemi déclaré de la papauté, des sacrements, du sacrifice de la messe, de toutes les vertus chrétiennes, de la foi. Ce qui est étonnant, c’est que la plupart des baptisés ne s’en rendent pas compte. Il faut dire que cet éloge de Luther est ancien, c’est presque une sorte de tradition. Cela avait commencé avec Jean Paul II.
R. : En 1999, il y avait déjà eu en effet un accord sur la justification...
Abbé F. R. : Oui, Jean Paul II s’était rendu en Allemagne, tel un pèlerin, avait-il déclaré, sur les traces de Martin Luther. Il s’était rendu au temple luthérien de Rome. Ratzinger a fait de même. De ce point de vue, Bergoglio n’est pas un novateur. Il est dans une tradition, hélas ce n’est pas la tradition catholique.
R. : Mais Bergoglio ne va-t-il pas plus loin que ses prédécesseurs, au moins sur le plan du démantèlement public et radical de la morale chrétienne : sur le divorce, l’homosexualité, l’abandon dans les faits de l’indissolubilité du mariage, la caution publique donnée à des mouvements du lobby LGBT, à des clercs militant ouvertement pour l’ordination de prêtres homosexuels et favorables au “mariage” des invertis ?
Abbé F. R. : Bergoglio développe ce qui avait déjà été posé, même à partir de Paul VI. Certes on trouve des contradictions matérielles entre ce que dit Bergoglio et ce que disaient par exemple Wojtyla ou Montini. Mais cela est une contradiction, je dirais, dans la lettre. Mais au fond, dans l’esprit, à partir de Montini déjà, encore plus sous Wojtyla, il y a ce personnalisme, même d’un point de vue moral, qui posait les bases, le fondement philosophique, d’un retournement même dans le domaine de la morale, surtout de la morale sexuelle, et que Bergolio n’a fait qu’amener aux dernières conséquences. Même Ratzinger avait déjà commencé à entrevoir des solutions “mondaines” à la question des divorces, des pécheurs publics. Bergoglio n’est pas né d’une façon imprévue dans un terrain vierge. Il est l’héritier de toute une mentalité qui est la mentalité moderniste et conciliaire. La différence est qu’il est grossier, parle plus ouvertement, ne cherche pas à cacher ce qu’il dit sous une terminologie théologique, alors évidemment pour les gens du monde c’est plus voyant.
R. : Mais cela ne suscite pas tellement plus de réactions dans le monde officiellement catholique.
Abbé F. R. : Un petit peu plus. Pas autant qu’il le faudrait. C’est que, après plus de 50 ans de modernisme, les gens sont déjà complètement dans le coma : ils ont une foi faible ou complètement pervertie. Ils ne savent plus ce qu’est une vérité de foi. Cette façon si claire de procéder, si on l’avait mise en place en 1965, aurait alors choqué, suscité des réactions violentes. Mais il ne faut pas oublier plus d’un demi-siècle de prédication moderniste ininterrompue. Lorsque le premier rassemblement œcuménique et syncrétique d’Assise avait été réuni par Jean Paul II en octobre 1986, cela avait suscité une grande stupéfaction et certaines incompréhensions. Aujourd’hui hélas ce genre de rassemblements qui a lieu tous les ans passe comme une lettre à la poste et, trente ans après, ne suscite d’indignation qu’auprès d’une infime minorité de baptisés.
R. : Un mot sur ce que dit à répétition Bergoglio sur l’accueil sans réserve, sans limite, de migrants mahométans en Europe...
Abbé F. R. : Les modernistes n’ont plus un horizon doctrinal, qui place la foi et les choses spirituelles au premier plan, mais ont seulement un point de vue horizontal et humanitariste. Evidemment les conséquences sont moins graves d’un point de vue strictement doctrinal puisque l’accueil, la miséricorde, la charité à l’égard du pauvre, du malheureux ont toujours existé, c’est dans le message de Notre-Seigneur. Mais ce qui est grave c’est qu’une immigration incontrôlée et massive, a fortiori de personnes professant une religion hostile à la religion catholique, est un phénomène très difficile à corriger et à changer. C’est un problème quasiment impossible à éliminer et qui va causer un bouleversement considérable dont les conséquences pour le bien commun sont infinies. C’est l’autorité temporelle qui devrait — et aurait dû — intervenir pour sauvegarder le bien commun mais là aussi on observe le silence le plus absolu.

Le fait que l’Europe n’a plus aucune foi, ni aucune morale conduit évidemment à la dissolution des identités. Mais je pense que le phénomène des flux migratoires a été voulu. L’Europe était déjà dans ce malheureux état d’apostasie avant que le phénomène de l’immigration massive ne commence. Par ailleurs, les problèmes de pauvreté et de guerre existaient déjà il y a un demi-siècle dans les continents les moins favorisés et pourtant il n’y avait presque pas d’immigration. Ce phénomène a donc été organisé au plus haut niveau, et dans un but bien précis.

Mais le problème le plus grand, plus important encore que l’invasion qui vient du dehors, c’est la corruption qu’il y a chez nous. Si notre civilisation était à la hauteur de son passé, de son héritage, la plupart de nos problèmes auraient été résolus. Mais malheureusement c’est nous qui sommes les premiers coupables. Et il est évident que nous avons été trahis, ceux devant œuvrer au bien travaillant en réalité pour l’ennemi.
R. : Cette année ce n’est pas seulement le cinq-centième anniversaire de la Réforme luthérienne, c’est également le trois-centième anniversaire de la création de la franc-maçonnerie moderne. A cette occasion, et pour commémorer ce triste événement, vous donnez à Paris le 26 novembre une série de conférences sur ce sujet. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Abbé F. R. : Ces trois cents ans de la fondation de la franc-maçonnerie moderne sont l’occasion de réfléchir sur ce phénomène, sur cet ennemi farouche du christianisme et de la foi d’autant plus dangereux qu’il agit, en grande partie, en secret. Dans ce but, je vais donner trois instructions. La première, c’est l’histoire de la maçonnerie à l’envers. Au lieu de commencer en 1717 et d’aller jusqu’à maintenant, ce que beaucoup de personnes souhaiteraient et qui serait intéressant, c’est plutôt l’histoire à l’envers. Nous étudierons les origines de la maçonnerie, ou la maçonnerie avant la naissance officielle de la maçonnerie moderne. D’où viennent ces hommes qui ont fondé la franc-maçonnerie à Londres le 24 juin 1717 ? Quelles étaient leurs idées ? Et quelle a été l’origine de la maçonnerie, ce qui est une question bien disputée ?

La deuxième conférence se penchera sur la doctrine de la maçonnerie. Et le point de départ sera l’encyclique de Léon XIII Humanum genus. Elle sera complétée par l’essai d’Arthur Preuss sur la franc-maçonnerie américaine qui est un des meilleurs ouvrages sur la question mais qui, en France curieusement, n’a eu aucun écho. 

La troisième encyclique est une question d’actualité, l’influence que l’ennemi peut avoir sur les modernistes, ce qui est évident, mais aussi dans “nos” milieux pour s’en garder. C’est la partie la plus polémique et la plus croustillante si j’ose dire !
R. : Que répondre à ceux qui prétendent que la franc-maçonnerie n’a plus aujourd’hui l’influence qu’elle avait par le passé ?
Abbé F. R. : Permettez-moi de sourire devant de telles affirmations. Un ancien grand maître du Grand Orient d’Italie dans les années soixante disait que la maçonnerie aurait gagné la partie le jour où tout le monde penserait comme la franc-maçonnerie, c’est-à-dire quand les valeurs de la franc-maçonnerie deviendraient la façon de penser du monde entier. Nous y sommes. Autrefois il est vrai que la franc-maçonnerie était au gouvernement dans les principaux pays, et c’est d’ailleurs encore le cas aujourd’hui, sous une forme ou sous une autre, mais alors il y avait une réaction. Il y avait ceux qui défendaient les principes de la franc-maçonnerie et ceux qui s’y opposaient, les autorités de l’Église catholique et une partie du peuple. Aujourd’hui même ceux qui s’opposent en parole à la franc-maçonnerie, ce qui fait bien peu de monde, très souvent, sans le savoir, partagent les mêmes principes que la secte. Ils ne se rendent même pas compte qu’ils approuvent et diffusent dans les faits les idées de la franc-maçonnerie. C’est le meilleur signe de la victoire des frères trois points. 

Certains ne s’aperçoivent même plus de la présence néfaste de la franc-maçonnerie car elle est vraiment partout, y compris chez ceux qui prétendent être l’autorité de l’Église catholique. Les réunions d’Assise sont ainsi une manifestation impressionnante de ce qui est fait dans les loges. C’est la même méthode qui est utilisée et dans le même but. Le fondateur de la communauté de Sant’Egidio, Andrea Riccardi, qui organise ces réunions d’Assise, a déclaré il y a quelques années que son inspirateur, c’est le rabbin de Livourne, Elie Benamozegh, un homme très proche de la franc-maçonnerie et désireux de réaliser les principes du noachisme, lequel est cité dans les Constitutions d’Anderson, c’est-à-dire les constitutions qui règlent la maçonnerie moderne. 
R. : Les mouvements de droite radicale en Europe ne sont-ils pas eux-mêmes infiltrés par la franc-maçonnerie ?
Abbé F. R. : Oui, et cette infiltration existe de deux points de vue : du point de vue des hommes et du point de vue des idées. Il y a des mouvements où des francs-maçons sont acceptés voire promus. De manière ouverte ou cachée. Et puis il y a un problème d’idées : des personnes qui ne sont pas initiées partagent les principes les plus importants de la maçonnerie. Je ne parle pas là seulement de ces principes qui sont devenus hélas la pensée commune de tout le monde, qui sont enseignés à l’école, proclamés à la “paroisse”, liberté, égalité, fraternité, etc, mais je parle de l’ésotérisme. Dans “nos” milieux, ceux qui s’opposent souvent sincèrement à la triade révolutionnaire et au monde moderne le font fréquemment au nom d’une doctrine ésotérique qui est l’essence même de la maçonnerie. On sort d’une erreur pour tomber dans une autre erreur non moins grave. 
R. : Vous pensez à l’influence dans les milieux de droite radicale que peuvent avoir des penseurs comme René Guénon ou Julius Evola ?
Abbé F. R. : Ces deux penseurs, Guénon et Evola, ont pu avoir dit quelque chose de vrai, notamment sur le rejet et la dénonciation du monde moderne, au milieu de beaucoup de choses fausses, de sorte que nombreux sont ceux qui, pensant s’opposer au monde actuel, adhèrent à tous les principes de la maçonnerie. C’est évident dans le cas de René Guénon puisqu’il a été lui-même initié. Dans le cas d’Evola, son appartenance à la maçonnerie est loin d’être démontrée mais c’était un intellectuel dont les fréquentations maçonniques sont évidentes et sa doctrine ésotérique qu’il n’a jamais cachée en fait objectivement un compagnon de route de la maçonnerie.
R. : Quels ont été les rapports du fascisme italien et de la maçonnerie ?
Abbé F. R. : Le fascisme italien était tout d’abord un pragmatisme mené par l’instinct politique de Mussolini qui a changé de nombreuses fois, s’adaptant à la pratique. Il est certain qu’au début du fascisme la plupart des hiérarques étaient initiés, quasiment tous ceux qui ont voté contre le Duce en 1943 dans le grand conseil fasciste étaient également francs-maçons, mais aussi quelques-uns qui sont restés à ses côtés dans la République sociale italienne. Mais il est vrai aussi que le fascisme a déclaré illégales toutes les sociétés secrètes de sorte que la maçonnerie sous Mussolini a pratiquement disparu du pays et n’a eu à nouveau droit de cité que quand les Alliés américains et anglais ont débarqué en Italie. Il est vrai aussi que ceux qui ont essayé avant-guerre d’assassiner Mussolini venaient de la théosophie et étaient donc liés à la maçonnerie. Les choses sont donc compliquées. J’en ai parlé dans Sodalitium dans un article sur un personnage très aimé dans les milieux fascistes, le grand poète Ezra Pound, lequel venait d’un milieu anglais très porté vers la théosophie. 

Nul doute par ailleurs que le fascisme était proche à son origine des principes ayant présidé au Risorgimento. Il est vrai aussi que, durant le régime, certains ont pensé que le gouvernement de Mussolini aurait conduit à un triomphe de l’ésotérisme, par exemple le groupe d’Evola et Reghini, mais pas seulement eux, celui de D’Annunzio également. Ce courant-là voulait que le fascisme marquât une continuation du mouvement du Risorgimento dans un sens clairement ésotérique. Mais il a été déçu au moment du Concordat. D’autres courants ont en revanche pensé que le fascisme, malgré tous ses défauts doctrinaux, aurait pu, peu à peu, apporter, d’un point de vue plus pratique que spéculatif, un remède à la révolution italienne et ont travaillé dans ce but, par exemple Mgr Benigni, le fondateur de la Sapinière qui s’opposait aux principes du mouvement fasciste, mais qui a collaboré activement avec le régime, cela dans le but de l’amener à des positions catholiques. Tout le monde a donc essayé d’amener ce gouvernement de son propre côté.
R : Que répondez-vous à ceux qui distinguent entre une bonne et une mauvaise maçonnerie, une maçonnerie blanche, monarchiste, royaliste et traditionaliste qui serait honorable et une maçonnerie rouge, athée, révolutionnaire qui serait à rejeter ? 
Abbé F. : Je réponds que la franc-maçonnerie a travaillé à couper la tête du Roi ! Il est certes vrai qu’il y a eu des monarchistes qui étaient des francs-maçons et même des ennemis de la Révolution française. Ils avaient raison d’être contre la Révolution mais ils avaient tort d’être influencés par l’ésotérisme maçonnique, je pense notamment à un Joseph de Maistre. 

L’Église ne fait pas de distinction entre la maçonnerie anglaise et la maçonnerie française, entre une maçonnerie de droite et une maçonnerie de gauche. Toutes les maçonneries se proclament pour une tradition, évidemment c’est leur tradition qui n’est pas la nôtre !

Il y a des principes communs à toute maçonnerie. Nous avons réédité le livre d’Arthur Preuss Essai sur la franc-maçonnerie américaine. Le but de l’auteur était de montrer que la maçonnerie anglo-saxonne partage les mêmes principes que la maçonnerie latine, la même farouche opposition à l’Église. C’est une illusion de croire à une franc-maçonnerie respectueuse de la religion. Il faut donc lutter contre toute maçonnerie, et contre tout ésotérisme, même s’il est partagé par des gens qui ne sont pas initiés en Loge.
R. : Comment peut-on brièvement définir les principes de la maçonnerie ? 
Abbé F. R. : Il est difficile en peu de mots de donner une vue d’ensemble de la maçonnerie. Il y a tout d’abord une doctrine officielle, que la maçonnerie proclame pour les autres, celle que nous connaissons et qui préside au gouvernement de nos pays : la liberté, l’égalité, la fraternité, la liberté religieuse, la laïcité, la tolérance, la non-discrimination. C’est ce que tout le monde partage. Tout le monde le boit avec le lait de sa mère, c’est l’air que nous respirons. Mais il y a aussi et surtout une doctrine ésotérique qui est la véritable pensée maçonnique. Le pape Léon XIII dans l’encyclique Humanum genus explique que le point essentiel de la maçonnerie c’est le naturalisme, l’adogmatisme. Il n’y a rien qui soit supérieur à la nature, pas même Dieu qui se confond avec la nature, si toutefois Il existe (ce à quoi ne croient pas toutes les loges). Tout ce qui est révélé, le monde de la grâce, la Révélation, la transcendance divine, les dogmes de foi, est inacceptable en franc-maçonnerie. 

Il faut bien comprendre que dans la maçonnerie deux aspects existent et doivent être distingués. Un aspect rationaliste et un aspect magique, lequel n’est pas contraire mais complémentaire au premier. On observe la négation de la véritable religion mais celle-ci étant niée d’une manière rationaliste est comme remplacée par les mystères maçonniques qui sont une réédition des anciennes hérésies de la gnose païenne et de la kabbale juive qui ont plus ou moins les mêmes principes. Les mystères du paganisme unis au courant de l’alchimie Rose-Croix, de l’hermétisme, du néoplatonisme, ce sont là la philosophie et la religion maçonniques qui aboutissent au culte du Serpent. Il n’est pas étonnant que parmi les personnages de la tradition maçonnique on exalte Caïn, une lignée certes traditionnelle mais démoniaque. Quand le poète italien Carducci écrit son Hymne à Satan, il montre ces deux aspects de la maçonnerie : un naturalisme rationaliste, Satan est le symbole de la négation de Dieu dans le progrès humain, et en même temps une tendance démoniaque, magique et satanique. 
R. : Que penser des distinctions entre maçonnerie matérialiste et maçonnerie spiritualiste ?
Abbé F. R. : C’est la même maçonnerie, ce sont les deux faces de la même médaille. Le maçon matérialiste est toujours ésotérique. Sans l’ésotérisme, sans le symbolisme, sans le secret, il n’y a pas de maçonnerie. Et dans le même temps le maçon ésotériste avec sa prétention de se lier aux anciennes traditions de toutes les religions est en fin de compte un matérialiste. Car quelle est cette tradition, quels sont ces mystères, quel est ce divin dont ils parlent ? Ce n’est rien. Le matérialisme et le spiritualisme ne sont donc pas deux choses qui s’opposent en maçonnerie. Chez certains c’est l’aspect matérialiste grossier qui prévaut, chez d’autres c’est l’aspect symbolique religieux. Mais en réalité les deux se rejoignent dans une même doctrine.
R. : Votre troisième conférence sur maçonnerie, modernisme et traditionalisme semble polémique. Qu’entendez-vous démontrer dans cette instruction ?
Abbé F. R. : C’est en effet la partie de la conférence la moins intellectuelle, celle qui se prête le plus à des polémiques. Je vais essayer de montrer les liens entre le modernisme et l’occultisme, le modernisme et la pensée maçonnique. Dans le modernisme comme dans la maçonnerie il y a ces deux visages, un aspect naturaliste et un aspect (faussement) mystique : le moderniste philosophe, historien, politicien, est un rationaliste et un agnostique. Et dans le même temps il prétend être un croyant, ce qu’il n’est pas. La doctrine moderniste et la doctrine maçonnique se rejoignent. 

Plus étonnante est la question du traditionalisme. On entend par ce mot non pas le traditionalisme du XIXe siècle qui, tout en ayant été la philosophie de la Restauration et avec Lamennais hélas celle aussi du libéralisme, est l’ancêtre soit du modernisme, soit du guénonisme, mais le traditionalisme moderne, celui qui s’oppose à Vatican II et auquel nous nous rattachons. Même dans “nos” milieux il y a des infiltrations soit des idées, soit de certaines personnes développant une ambiance ésotérique. Il y a plusieurs cas concrets à examiner. C’est ce que je ferai dans cette conférence. Et même chez ceux qui n’ont pas des fréquentations ou des idées ésotériques, d’aucuns, dans des groupements traditionalistes, utilisent les méthodes maçonniques pour arriver à leurs fins. Il faut mettre tout cela en lumière. C’est donc un sujet de discussion pour se garder de certains problèmes. 

Tout cela bien sûr, il faut l’affirmer sans tomber dans un travers assez fréquent hélas chez ceux qui combattent à juste titre la franc-maçonnerie, c’est-à-dire de le faire sans esprit critique suffisant, sans documents à l’appui, sans preuve avérée, sans formation approfondie. Il y a dans l’antimaçonnisme un côté sérieux et même indispensable mais il y a aussi des ouvrages, des auteurs, des sites moins sérieux et moins fiables. De même il y a ceux qui se gardent des infiltrations maçonniques, j’en suis, et ceux qui prétendent que tous ceux qui ne pensent pas comme eux sont des francs-maçons. Ce qui est ridicule et peut jeter à tort le discrédit sur toute l’école anti-maçonnique. 
R. : Aborderez-vous au cours de vos conférences la question de la judéo-maçonnerie ?
Abbé F. R. : C’est une question vraiment importante. Nous en parlerons dans la première conférence car, à l’origine de la maçonnerie, la pensée de la kabbale est incontestablement présente. Non seulement d’ailleurs dans la maçonnerie mais dans toutes sortes d’ésotérisme. Nous évoquerons aussi cette question dans la deuxième instruction car une partie importante de la doctrine maçonnique n’est au fond rien d’autre que du kabbalisme. Mais il n’y aura pas une instruction explicitement et exclusivement consacrée à la judéo-maçonnerie. Ce sujet mériterait à lui seul un nouveau congrès. Peut-être une autre année !
  • Propos recueillis par Jérôme BOURBON.
  • Entretien paru en pages 8 et 9 du numéro 3305 de RIVAROL daté du 15 novembre 2017. Editions des Tuileries, 19 avenue d’Italie, 75013 Paris.